De l’Union soviétique à l’Union monétaire européenne ? (1/2)

Rédigé par njaisson le 21 septembre 2012.

euro
Photo : Alexander Kruel

Photo : Alexander Kruel

Le système monétaire européen bâti autour de Target 2 permet aux banques centrales nationales de générer de la monnaie sous forme de crédit en fonction des besoins exprimés par les agents économiques des Etats membres sur la base de la collatéralisation de leurs créances échangées contre de la monnaie crédit par les banques locales qui elles-mêmes se refinancent auprès de leur banque centrale qui solde sa position créditrice ou débitrice auprès de la BCE via le système Target.

Ce système présente l’avantage de créer des moyens de paiement en fonction des besoins des acteurs économiques au sein de la zone euro et donc de perpétuer les échanges intra-zones alors même que les économies des Etats membres de la zone euro entrent en récession les uns après les autres. C’est ce qui explique pourquoi l’Allemagne continue à afficher des résultats record de son commerce extérieur dont la plus grande part est réalisé au sein de l’Union européenne, alors même que les besoins décroissants de ses clients auraient dû provoquer un effondrement des excédents commerciaux allemands. Il y a donc là un mystère à éclaircir dans la mesure où l’inflation de la masse monétaire créée par les banques sous la forme d’instruments de financement continue à croître, alors même que la demande des entreprises en crédit aurait tendance a contrario à s’effondrer du fait de la récession.

Une spécificité du système monétaire européen est de permettre la création de moyens de paiement par les banques par l’échange de titres de dette (créances d’entreprises, emprunts, titres de dette publiques ou privées) contre des prêts cash via des opérations dites de « repurchase agreement » conclues avec la banque centrale de leur pays d’origine. La banque centrale européenne définit les titres qui peuvent échangés contre des prêts cash en fonction des contraintes de liquidité et de solvabilité des établissements bancaires d’une part et des besoins estimés en moyens de financement de la part des entreprises d’autre part. Nous sommes donc dans un système de type soviétique, où la masse monétaire en circulation est déterminée en fonction des objectifs déterminés par le Gosplan, en l’occurrence les organismes de prévision et de planification économique de l’UE de concert avec la banque centrale européenne qui communique ses directives à ses consoeurs nationales qui elles-mêmes devront gérer la création monétaire à leur niveau de compétence avec les banques commerciales qui gèrent les moyens de financement en direction des acteurs économiques au niveau local.

En autorisant l’échange de papier dette contre du cash, les technocrates européens ont délibérément donné la préférence aux émetteurs de dette contre les créateurs de richesse dans la perspective de la création d’un système économique, où c’est l’offre monétaire qui crée les conditions favorables à la croissance économique du fait de l’augmentation des moyens de financement mis à disposition des entreprises. Les banques ont ainsi édifié avec la complicité des administrateurs un système monétaire très rentable pour elles puisqu’elles peuvent spéculer entre le rendement des titres de dette qu’elles achètent aux émetteurs et le coût de la ressource monétaire primaire facturée par la banque centrale sur les prêts accordés aux banques. C’est ainsi par exemple que les banques ont financé le boom immobilier américain lorsqu’elles achetaient les titres émis par les banques d’investissement américaines qui les collatéralisaient avec les prêts immobiliers rachetés aux banques commerciales. Curieusement c’est le même système qui permet aux banques de refinancer perpétuellement les titres de dette à court terme émis par les Etats nationaux en empochant la différence entre ce que leur rapporte ces titres de dette dont on connaît bien l’ampleur des spreads déterminés par les marchés financiers en fonction de la note de crédit de l’émetteur et le coût du crédit accordé par la banque centrale européenne en échange des titres de dette mis en pension sur les comptes de réserves des banques disposant de ce type de compte à la BCE, soit quelques 6,000 banques en Europe.

Ce type de système de financement des banques couplé à la perpétuation des déficits publics pourrait naturellement agir comme une rente à la gabegie financière, puisque plus l’Etat est gourmand en besoins de financement de ses déficits, plus les banques disposent de moyens de financement pour spéculer sur les marchés en profitant du haut rendement de la dette publique et du faible coût de la ressource monétaire primaire allouée par la BCE. C’est la raison pour laquelle les Allemands ont souhaité mettre bon ordre dans ce système de création monétaire en faisant supporter aux créditeurs le coût représenté par le risque de défaut d’un Etat national, de façon à limiter l’automatisation du refinancement de la dette à court terme racheté par les banques aux Etats nationaux. Ce coût supporté par les investisseurs est représenté par le « haircut » sur la dette achetée aux Etats nationaux qui doit être supportée par les banques sous la forme du non remboursement d’une partie de la dette détenue par investisseurs bancaires. Une autre forme de taxation du créditeur qui achète de la dette publique est représentée par la fuite du capital depuis les banques locales, dont les Etats sont fortement déficitaires, vers les Etats où les budgets sont dans une situation moins désastreuse, sous la forme d’une fuite des dépôts vers les banques allemandes par exemple ou de la vente de titres de dette à haut risque des banques étrangères détentrices aux banques locales des pays déficitaires qui se retrouvent dangereusement exposées au risque de défaut de leur Etat national.

Ces transferts des ressources financières secondaires, entre les banques des pays riches et les banques des pays pauvres de la zone euro, devraient normalement conduire les banques surexposées au risque de crédit souverain à une situation d’insolvabilité rapide. Or il n’en a rien été jusque là, à cause des mécanismes de compensation entre pays à balance des paiements excédentaires et les pays déficitaires comme le système des banques correspondantes de Target2 qui permet de sauvegarder la liquidité de la dette dans les Etats en difficulté financière. Ce mécanisme prévoit en effet que les déficits entre banques centrales sont soldés au niveau de la BCE par la création de crédit de la part de la banque centrale excédentaire contre le déficit de la banque centrale déficitaire, la première transférant sa créance à la BCE contre un prêt fictif pour retrouver l’équilibre de son compte correspondant à la BCE. Par exemple si la banque centrale irlandaise est déficitaire par rapport à la banque centrale allemande correspondante de la BCE (au même titre que la Banque de France), la Bundesbank crédite son compte correspondant d’un montant équivalent au déficit et transfert sa créance sur l’Irlande à la BCE qui va créditer le compte irlandais en créant un prêt fictif en compensation de la créance sur l’Allemagne. Dans un système équilibré, le solde réajusté artificiellement devrait être compensé par le transfert de valeurs, comme de l’or par exemple, de l’Irlande vers la BCE. Or les comptes ne sont jamais compensés réellement, ce qui revient à dire que la BCE inscrit à son bilan les pertes enregistrées dans les balances de paiements des pays affectés par la fuite des capitaux en recréditant artificiellement les banques centrales déficitaires pour que le manège du commerce extérieur au profit de l’Europe du Nord continue à tourner.

Laisser un commentaire