Littérature : chroniques lilloises

Rédigé par Nikkopol le 21 octobre 2014.

sniper

Une fois n’est pas coutume, parlons littérature ! Voici un passage d’un polar prometteur qui devrait sortir bientôt : « Chroniques Lilloises ». L’auteur nous demande de préciser, comme c’est de coutume, qu’il s’agit d’une création littéraire originale et que toute ressemblance avec des personnages existants serait totalement fortuite…

Ce dimanche, elle est allée chercher l’escabeau, a bravé sa hanche récalcitrante et ses rhumatismes qui lui rappelle toujours à cette époque humide qu’elle n’a plus 20 ans. Elle a montée sa petite échelle achetée chez Casto de Marcq-en-Barœul près de l’armoire normande du papi et l’a attrapée. Enroulée dans un vieux drap de lin, elle n’a pas pris une ride, sa petite Bertha, comme elle l’appelle affectueusement. Faut dire qu’elle a servi, la petiote. D’abord contre ces salauds de résistants, puis contre ces salauds d’allemands. Et finalement que ce soit toujours les mêmes qui la tenait en pogne, quelle importance… Les révolutions comme les guerres, au final n’ont qu’une sorte de vainqueurs : ceux qui s’en sortent. Et qu’importe le prix ! Qui se souvient des trahisons, multiples, des Ducs l’Aquitaine au profit de l’Angleterre ! Pire, c’est même le maire de Bordeaux qui est aujourd’hui le chouchou des français ! C’est dire si l’Histoire, on s’en fout… Raclures ! L’important, c’est le résultat ! Et on se fout des petites compromissions comme des grandes trahisons. Oh que l’illustre Moustachu, le seul, le grand, le pur, le dur, le Joseph, serait fier d’elle !

Alors elle a traversé la pièce, jonchée de cadavres de bouteilles. Elle a bu, oui. Et elle boit encore. Pour elle, tout ce qui présente un taux d’alcoolémie supérieur à 0 est bon à prendre. Dieu qu’elle est lourde, sa petite Bertha. Les derniers mètres sont un supplice pour ses vieilles articulations. Elle en renverse les cendriers pleins qui traînent là, posés à même le sol, depuis des mois. Dieu que ça sent la ménagerie dans cette pièce. Les remugles de la nuit, à son âge, ça ne pardonne plus. Elle a ouvert la fenêtre. L’air est frais ce matin, mais il devrait se réchauffer. Ca va être une belle journée. Une sacrément belle journée, même ! Un joli dimanche d’automne. C’est vrai qu’on est déjà en octobre, mais la saison s’étire et la douceur s’est installée plus longtemps qu’à l’accoutumée. Elle aspire une grande goulée de cet air qu’elle connaît si bien! Celui de cette région si particulière, finalement si merdeuse. Autrefois ouvrière, cette ville a perdu son match contre la modernité et cette satanée mondialisation. Les pauvres votent Le Pen ! Hier, ils gonflaient les bataillons communistes, fiers d’être des rebuts d’une bourgeoisie libérale boursouflée de certitudes. Aujourd’hui, ces ingrats se pensent en identitaires, défendent une pseudo-culture qu’on a tout fait pour fouler au pied… Oui, elle les connait par coeur ces odeurs, et elle semble s’en gaver ce début de matinée normale. Comme si elle sentait encore quelque chose ! Ses narines ravagées par le tabac travestissent la moindre odeur mais elle s’en moque, la vieille. Faire comme si, ça conserve.

Elle contemple la vie en bas, si légère et tellement dérisoire. Tiens, il y a déjà des enfants au square. Déjà la queue à la boulangerie… En voilà un qui ne se plaint pas du travail dominical… Ces petits commerçants, c’est pareil: hier Poujade, aujourd’hui la fille du borgne… Si elle se laissait tenter… Mais foin de rêvasserie. Elle n’est pas là pour la prose, la mère, et encore moins pour la poésie. Elle le sait trop bien. Elle est en mission. Pour elle-même certes, mais en mission quand même.

D’un coup, les gestes se font plus précis, les doigts sont agiles comme ceux d’une horlogère jurassienne en plein travail. Finie la silhouette rondouillarde qui se déplace gentiment sur les marchés, plein de commisération pour les badauds. L’œil est froid comme l’acier. Elle n’a rien oublié, la vieille, et le rituel n’a pas changé. Le trépied d’abord, à quelques centimètres de la fenêtre. Puis toujours le même soin à nettoyer le canon, à fixer la lunette. Ensuite, c’est l’échauffement de l’épaule. C’est que la reculée en a surpris plus d’un dans la famille ! Elle se souvient des histoires de papa, le Jacquot comme on l’appelle ici, quand il racontait, entre 2 éclats de rire, combien d’épaules furent luxées par sa chère Bertha ! C’était la blague des gigots-haricots du dimanche midi, après les flots de ce mauvais vin d’Arbois qui arrosait jusqu’aux généreuses tranches de maroilles que chacun s’envoyait généreusement après des brassées de moules frites tièdes et mal assaisonnées… Les crânes de résistants tenaient parfois plus que les épaules de leurs bourreaux… Puis les gants. La main droite en premier, toujours. Ca faisait si longtemps. Là-bas, au loin sur la place, cette petite silhouette bonhomme qui gesticule. De loin, comme de près d’ailleurs, il ne ressemble vraiment à rien, Pépère.

Rougeot, déjà, malgré l’heure matinale. Sa table est bonne, c’est certain. Et il ne s’en prive pas, le goret… Allez ma petite Bertha, encore une. Une nouvelle, et qui sait, une dernière. Si notre équipe est toujours aussi soudée qu’hier, peut être qu’une seule suffira. C’est son défi, à la vieille. Un ultime défi… Elle y tient, à son bâton de Maréchal, dans cette famille où on le respecte tant, le maréchal ! Elle sait qu’il y a une fenêtre de tir, au sens propre comme au figuré ! Ça y est, il est dans sa lunette, le petit gros… Mon Dieu qu’il a grossi, se dit-elle… Ton appétit me facilite la tâche, il est toujours plus aisé de viser un gros, même petit, qu’un grand quidam tout sec, surtout à cette distance. Elle prend son temps, elle songe qu’elle tient enfin cette revanche, que son avenir est là, devant elle, malgré l’âge de ses artères, que dans quelques secondes, elle va rayer de la carte celui qu’elle honnit, qu’elle haït comme jamais elle n’avait haït. Finalement, le meilleur moment, c’est peut être celui-là : cette seconde d’éternité, « juste avant », ce petit moment où elle sait son pouvoir, et lui, à l’autre bout, qui ne se doute de rien. Jamais. Benêt auto-satisfait, content de lui en toutes circonstances… Tiens, si son vieux corps adipeux en avait encore la capacité, elle se dit que ca pourrait ressembler à un orgasme… Elle a une pensée pour un autre porc immonde, le gros Domi qui venait jadis étaler ses turpitudes dans la région… « Décidément, les gorets auront occupé le gros de mes préoccupations ces dernières années », se dit-elle dans un sourire carnassier. Puis elle tire. Enfin.

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