Assurer le bonheur de leur peuple : une mission trahie par nos élites ?

Rédigé par Gustave Delaporte le 29 juin 2015.

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« Il n’est de bonheur sans Liberté, ni de Liberté sans courage » affirmait Périclès aux sources de notre civilisation. Si, comme l’illustre le propos de l’homme d’Etat et stratège athénien, le développement du bonheur de ses administrés est une préoccupation enracinée dans l’émergence des élites occidentales, dès l’antiquité, la poursuite de cette idée a pris des formes différentes et connu un succès inégal, au point de parfois voir sa pertinence remise en cause.

S’il est communément admis que la construction du bonheur des citoyens doit demeurer la préoccupation des élites, cette idée peine aujourd’hui à trouver, en Europe occidentale et tout particulièrement en France, une traduction concrète. Dans ce contexte, il convient d’étudier les mécanismes qui ont conduit à sa remise en cause, afin d’en corriger les effets. Nos élites ont-elles trahi leur mission première en ne parvenant plus à promouvoir, ni même à préserver, le bonheur de leur peuple ?

Si la défense de l’intérêt de l’Etat a été très tôt confondue avec le développement du bonheur des administrés, cette idée a été remise en cause parmi les élites moderne (1). L’idée minimaliste que le bonheur des individus passe par le seul développement économique prédomine aujourd’hui mais semble bousculée par un retour du politique et des idéologies qui impose la reformulation des termes de cette quête (2).

1/ L’idée précoce de la nécessaire défense politique du bonheur des individus par les élites n’a été remise en cause que récemment

1.1/ La promotion du bonheur de leurs peuples par les élites est une idée pérenne qui puise ses racines aux sources de la notion d’Etat

La pérennité et la stabilité de l’Etat comme garantie de la paix, au sein des frontières de celui-ci est une idée dont on trouve des illustrations concrètes, dans l’histoire de l’Occident, dès l’empire romain. Sous les empereurs antonins, le développement d’une administration, composée de légats et de chefs de bureaux et indépendante de la tutelle des magistratures du Sénat, accompagne l’essor de la « Paix romaine ». Ainsi, l’apparition de hauts fonctionnaires, affranchis de toute responsabilité élective, conduit à l’émergence d’une vision stratégique, au sommet de l’Etat, déconnectée du seul horizon auparavant fixé par la longévité du monarque.

En France, cette idée prend forme dès Saint Louis, avec l’émergence des Parlements, dans le domaine du droit et de la justice. Elle s’étend aux autres domaines régaliens avec Philippe Le Bel et ses légistes qui, tel Guillaume de Nogaret, encourageront le roi à consolider l’autonomie de l’Etat vis-à-vis de la papauté, par l’attentat d’Agnani contre Boniface VIII, mais aussi sa souveraineté sur les terres royales, avec le procès de l’ordre du Temple. Sous François Ier, Jean Bodin conceptualise cette notion de souveraineté dans ses Six Livres de la République. Aux côtés d’une administration qui prend progressivement forme, perdure par ailleurs une noblesse fondée, lors de son émergence, sur l’idée que les riches propriétaires sont tenus par le devoir d’assurer la défense du territoire en participant à l’Ost royal. Ainsi, l’idée que les élites ont pour mission d’assurer, sinon le développement, la préservation du bonheur des sujets du royaume est-elle enracinée dès le moyen-âge.

Trouvant sa source dans la monarchie française, cette idée sera renforcée par la IIIème République, par le catalyseur de la généralisation de l’enseignement public sous Jules Ferry, et se retrouve dans pratiquement tous les grands corps de l’Etat. Ainsi, dans L’Etrange défaite, Marc Bloch, critiquant pourtant l’action des officiers d’Etat-major au cours des premières et secondes guerres mondiales, se voit-il obligé de constater que « honnêtes, éminemment désireux de bien faire, profondément patriotes (…), les officiers d’Etat-major constituent donc, dans leur ensemble, un corps digne d’estime ». Cette idée guidera aussi le général De Gaulle lors de la fondation de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) dont la vocation était de former des hauts fonctionnaires animés d’une vision stratégique, afin de corriger le constat, en 1895, de Galliéni qui affirmait que « le fonctionnaire français, général ou préfet, ne craint qu’une chose : les idées générales et les vues à longue portée ».

Le XXème siècle, avec l’essor des idéologies, qui, à leur manière, entendaient toutes assurer le bonheur des individus jusqu’à s’affranchir de toute morale, notamment religieuse, en poussant à l’extrême, par l’utopie, cette idée, contribuera toutefois à sa remise en question. Cette idée est en effet au cœur de la doctrine nationaliste telle que l’on peut la rencontrer chez Charles Maurras qui, dans Mes Idées politiques, définit la « politique naturelle » comme trouvant sa source dans l’amour et les libéralités gratuites, sans aucune notion de contrat social, prodiguées à un nouveau né par sa mère, sa famille, sa tribu, sa nation, sa civilisation. A cette idéologie d’amour de l’autre qu’est le nationalisme de Maurras s’opposent des idéologies de haine de l’autre tel le marxisme, mais aussi les théories anglo-saxonnes du contrat. Dans une moindre mesure, l’idée marxiste reste toutefois animée par la notion de recherche du bonheur même si cette recherche ne concerne qu’une partie de la population, considérée comme exploitée, et qu’elle s’accompagne d’une idéologie de haine, dans la mesure où elle s’échafaude sur un antagonisme, constaté mais aussi recherché, de classes sociales. Ces idées, le nationalisme et le marxisme, soumises au catalyseur du génocide arménien par les Turcs, dont les officiers allemands, nombreux à des postes de conseillers militaires en Anatolie, mais aussi russes, l’armée tsariste étant intervenue militairement pour sauver plusieurs villes arméniennes, seront les témoins directs, conduisirent aux crimes de masse de l’Allemagne nazie et de la Russie soviétique. Ainsi, le XXème siècle, poussant à l’extrême l’idée de recherche du bonheur affranchie de toute morale, selon le principe « la seule morale, c’est l’action » énoncé par Léon Trotski, allait-il créer les conditions de la remise en cause de l’idée de la quête du bonheur par l’utopie politique.

1.2/ L’idée que les élites ont pour mission d’assurer le bonheur de leurs concitoyens est remise en cause à la fin du XXème siècle

Le traumatisme de ce que Dominique Venner, dans son ouvrage éponyme, nomme Le Siècle de 1914, provoqué par la succession de deux guerres mondiales et l’émergence, entre les deux, d’idéologies dont le bilan se révèle particulièrement meurtrier conduit, avec la remise en cause des idéologies, à un questionnement sur la pertinence de l’idée selon laquelle les élites ont pour mission d’assurer le bonheur de leurs peuples. Aboutie en 1989 avec la chute du bloc soviétique et la fin de l’utopie communiste, cette évolution conduit à l’avènement incontesté des idées libérales et de la primauté anglo-saxonne de l’économie sur le politique, dont les principes ont été énoncés par John Locke et son Habeas Corpus dès le XVIIème siècle. De Gaulle, pourtant issu de la culture maurrassienne de la primauté du politique, semble lui-même en avoir accepté l’idée quand il énonce, dans ses Mémoires de guerre, que « c’est à l’Etat (…) qu’il incombe de bâtir la puissance nationale, laquelle, désormais, dépend de l’économie ». Encore, dans l’avènement de cette primauté de l’économique sur le politique, de Gaulle accorde-t-il un rôle à l’Etat, donc aux élites. Tel est moins le cas des idéologues libéraux les plus avant-gardistes, ceux qui influencent nombre d’hommes politiques français, notamment ceux passés par le programme des Young Leaders de la French American Fondation, adeptes du « laisser faire, laisser passer » qui, au moment où Fukuyama prophétise la « fin de l’Histoire », donc du politique, prônent un développement de l’individualisme, et de ce qu’Ortega y Gasset, dans sa critique du libéralisme, considère comme « l’homme masse », affranchi de tout devoir, exclusivement mu par l’objectif de la jouissance de ses droits. N’épargnant pas les élites, cette émergence de « l’homme masse » conduira une partie d’entre elles, notamment en France par le truchement des réseaux d’extrême gauche inféodés à l’influence américaine, à abandonner leur mission de développement du bonheur de leurs peuples et, finalement, à ce que l’écrivain américain Christopher Lasch considère comme un divorce entre les élites et les peuples.

2/ La recherche du bonheur des peuples réduite à une dimension de développement économique est une idée qui prédomine aujourd’hui, mais sa remise en cause se dessine

2.1/ Les élites entendent aujourd’hui n’assurer le bonheur des peuples que par le développement du libéralisme économique

Le développement du libéralisme et de l’individualisme parmi les élites n’a pas remis en cause, pour une partie d’entre elles, la volonté, sous une forme sincère mais souvent naïve, d’assurer l’épanouissement du bonheur chez les peuples qu’elles administrent. Toutefois, une politique se juge sur ses résultats, et non sur les intentions de ceux qui la conçoivent. Or, dès le milieu des années 80, droite et gauche confondues, les dirigeants politiques se sont convaincus en France que ce bonheur passait par le seul développement du libéralisme économique. Le virage survient précisément en 1984, date à partir de laquelle, malgré des discours idéologiques divergents, les partis se partageant en alternance le gouvernement s’accordent, dans la pratique de l’exercice du pouvoir, sur une ligne économique libérale qui ne cessera de se renforcer. Cette approche n’est toutefois pas dénuée d’idéologie politique et, dans une logique liée à une stratégie mondiale de globalisation, il convient ici de noter l’influence, dans l’ensemble des politiques publiques mises en œuvre dans les Etats occidentaux, de la pensée de John Rawls, continuateur anglo-saxon de la théorie du contrat de John Locke. Cette pensée, qui rejoint l’idée du développement d’un melting pot mondial de consommateurs uniformes dénoncée par Christopher Lasch, n’est pas exempte d’utopie, aussi naïve que potentiellement criminelle comme les idéologies du XXème siècle, donc de l’idée, chez une partie des élites qui l’ont adoptée, de recherche du bonheur, sous l’angle économique, pour leurs peuples. Ainsi, nombre d’idées abusivement qualifiées de modernes, sous la plume ou dans les propos de personnalités comme Alain Minc ou Jacques Attali, ou d’hommes politiques de droite comme de gauche, d’Alain Juppé à Dominique Strauss Kahn, sont souvent influencées par les travaux de John Rawls.

Toutefois, la mise en œuvre de cette pensée, via les politiques publiques des Etats engagés dans la voie de la mondialisation, semble aujourd’hui rencontrer ses limites du fait du développement de nombreux facteurs de crispation.

2.2/ Une remise en cause des choix de politique publique essentiellement fondés sur la poursuite d’objectifs économiques se dessine

Comme a pu le constater Hervé Juvin, dans La Grande Séparation, publié en 2014, l’émergence d’une élite mondialisée attachée au développement de normes et de standards internationaux uniformes afin de faciliter les échanges, la libre circulation des capitaux et des personnes, loin d’assurer de bonheur des peuples, a conduit au développement de nombreuses crispations, en bousculant des espaces géographiques dans leurs repères culturels et, par ailleurs, en contribuant à la paupérisation d’une partie des classes moyennes dans les pays occidentaux. Le début du XXIème siècle, des attentats du 11 septembre aux conflits de Libye ou de Syrie, s’est caractérisé par la multiplication des crises et par l’apparition de véritables mutants géopolitiques tels que le mouvement qui s’est nommé « Etat islamique ». Dans ce contexte, contrairement aux idées de Fukuyama, l’Occident est confronté à un véritable retour en force de l’Histoire qu’il convient, en matière d’action publique, de prendre en compte par un réinvestissement, par les élites, du politique. ce virage implique de retrouver la capacité de définir des stratégies, notamment en matière de relations internationales, qui prennent en compte les réalités géopolitiques des permanences et des ruptures de l’Histoire, en déconnectant notamment l’action publique des contingences électorales liées à des mandatures désormais réduites à cinq ans.

En définitive, si la recherche du bonheur des peuples a toujours été, avec une réussite contrastée, un objectif poursuivi par leurs élites, c’est bien la croyance dans l’idée que ce bonheur peut ne passer que par l’essor économique qui semble aujourd’hui durablement remise en cause. En France, ce sont donc trente ans de politique publique, aux résultats déplorables, et les acteurs de cette politique, fussent-ils animés de bonnes intentions, qui sont condamnés par leur bilan. Au cours des trente dernières années, dans les résultats sinon dans les projets, la mission des élites consistant à assurer le bonheur de leur peuple a bien été trahie en Europe occidentale, et tout particulièrement en France. Dans ce contexte, on peine à croire que la capacité de nos élites à faire face au retour de l’Histoire et de ses contingences politiques puisse passer par les mêmes acteurs, ou leurs continuateurs, quand ils sont responsables d’un tel désastre. La perpétuation de la France ne pourra donc sans doute être assurée que par une véritable alternance politique, et l’accession au pouvoir d’élites patriotes qui ne semblent aujourd’hui s’incarner, parmi ceux qui émergent, dans un seul parti, le Front National.

Déjà 5 remarques sur cet article

  1. Paul Emiste dit :

    L’idée de base qui anime le socialisme dans son essence même peut se caractériser ainsi : les individus sont par nature incapables de diriger judicieusement et efficacement leur vie par eux-mêmes ainsi que de coopérer volontairement et équitablement entre eux.
    Alain Laurent

    • Deckard dit :

      et ce faisant ils se comportent comme les plus violents des missionnaires, habités qu’ils sont par la certitude que seuls eux connaissent ce qui est bon pour le peuple et lui appliqueront leurs préceptes par la force si besoin est.

  2. daniel pilotte dit :

    Une idée très intéressante la gauche socialiste comme la gauche et l’extrême gauche FRANÇAISE ont une haine farouche contre la FRANCE, la socialie, la gauche et l’extrême gauche FRANÇAISE sont les courroies de transmission des parti de l’étranger.

  3. katlen dit :

    Le Bonheur, un mot je crois qui a disparu pour de nombreux Francais..mais pour d autres Ho le Bonheur ils y baignent , j ais pas besoin de citer des noms n est-ce pas…Alors esperons que dans un Avenir la France retrouvera le Bonheur, une vie moins douloureuse, et la joie de vivre sans etre dans l ombre d un declin…Oui je suis tres pessimiste pour mon Pays..

  4. Nadine dit :

    L’évidence crève les yeux : « Tant que la politique sera l’affaire de professionnels, les intérêts personnels passeront toujours – et à fortiori – avant les intérêts de tous » Dixit love story « les corps indécents » Carrière oblige bien sûr.

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