Chinafrique : les effets pervers d’une relation de plus en plus étroite

Rédigé par notre équipe le 25 septembre 2015.

Republic of the Congo / Imboulou dam / 06.2007 On the building site of the Imboulou dam, Republic of the Congo, 200km north of the capital Brazzaville. In the foreground a Chinese worker of the China National Mechanical & Equipment corporation (CMEC) company, which in 2001 has obtained the contract. With its 120 megawatts, this power plant will double the national production of electricity and will give light to a large part of Congo. 400 Chinese technicians and qualified workers supervise a Congolese workforce of a thousand man, paid 3 dollars a day, that disappear as fast as they can find a better paid job. This, in part, explains the dam’s construction delay that has to be absolutely terminated by 2009, the year of the next Congo elections. CMEC requires the Chinese workers to wear yellow and the Congolese blue hardhats. © Paolo Woods / Anzenberger

L’Afrique s’ouvre de plus en plus à la Chine. Le continent oublié des années 90 semble ravi de ce regain d’intérêt, et déroule le tapis rouge à Pékin, pour le meilleur et pour le pire. Si l’économie africaine s’en trouve dopée, le continent s’endette et renforce sa dépendance à l’Empire du Milieu. L’exemple djiboutien est à ce titre éclairant.  

Afrique : la Chine présente à tous les étages

La lune de miel entre l’Afrique et la Chine – sorte de seconde noce, après que l’Afrique a été si longtemps la chasse gardée des européens – n’en finit plus. Depuis l’adoption par le gouvernement chinois du mot d’ordre « Go Global » en 2002, les entreprises chinoises se sont fortement internationalisées. L’Afrique n’a pas échappé à ce mouvement vers l’extérieur et représente aujourd’hui 15% des investissements de la Chine dans le monde. Le continent a vu la masse des investissements chinois augmenter à tel point que les flux entrants y ont doublé en quatre ans et le stock quadruplé. Entre 2000 et 2010, le commerce entre Pékin et l’Afrique a été multiplié par dix pour atteindre 100 milliards de dollars. Grâce à la très forte croissance de l’économie chinoise, l’Afrique a été en mesure d’exporter davantage vers la Chine. Cela se traduit par l’augmentation des recettes en devises qui à leur tour servent à financer des importations. Il s’agit généralement d’importations de biens capitaux qui aident au développement des économies africaines. Près d’un quart des exportations d’Afrique subsaharienne part aujourd’hui pour la Chine, contre 4,6 % il y a quinze ans.

L’agence de notation Standard & Poors suit 18 pays en Afrique. Sur ce groupe de pays, les échanges avec la Chine sont passés de 60 milliards de dollars en 2008 à 133 milliards de dollars en 2013. L’influence de Pékin sur le continent s’est dans un premier temps limitée à l’obtention de ressources agricoles, minières et énergétiques puis à celle de marchés publics importants. Une seconde étape plus récente a été caractérisée par la délocalisation de certaines de ses industries de main d’oeuvre dans les pays d’Afrique prometteurs, – l’Éthiopie est souvent citée en exemple de ce mouvement – et l’installation de centres de distribution de produits dans des zones de desserte facile soutenue par le gouvernement chinois. De plus, un bon nombre de prêts chinois à l’Afrique subsaharienne sont soumis à la conclusion de contrats avec des entreprises chinoises, ce qui contribue directement à l’économie chinoise. Les prêts, en théorie, sont conçus pour faire un profit, soit du bénéfice sur les intérêts du prêt lui-même, soit pour l’entrepreneur chinois qui réalise le projet. La Chine prête généralement à l’Afrique par l’intermédiaire de ses grandes banques d’Etat, comme la Banque de développement de Chine, la banque chinoise d’Import-export (Exim Bank), et la Banque agricole de Chine.

Un rapport de codépendance de plus en plus accrue, avec une Afrique très vulnérable aux méandres de l’économie chinoise. La mauvaise passe que traverse cette dernière en ce moment le montre. L’empire du milieu est très présent sur le continent à travers ses investissements faramineux dans les infrastructures routières et énergétiques et l’achat des matières premières. A titre d’exemple, la Chine achète 40% du pétrole brut produit par l’Angola. Quant à la Zambie, 80% de ses exportations vont en Chine. Et les investissements chinois représentent 7,5 % de sa production nationale. Le ralentissement de l’économie chinoise a engendré des dégâts collatéraux bien plus importants qu’on ne l’imaginait. En plus des principaux fournisseurs en pétrole de la Chine, les effets sont également perceptibles au niveau des pays africains bénéficiaires des Investissements directs chinois et des partenaires commerciaux de Pékin. Certains pays comme le Kenya, le Sénégal, la Zambie, le Rwanda et le Ghana ont émis des obligations en devises étrangères, et cette décision aura pour effet de les exposer à des risques de surendettement.

L’implication croissante de la Chine se fait également dans le domaine sécuritaire et géostratégique. La Chine est en effet bien décidée à protéger ses intérêts et s’inquiète pour la sécurité de ses deux millions d’expatriés en Afrique. Depuis quelques années, Pékin s’est retrouvé exposé aux attaques terroristes en Afrique. On se souvient des attaques menées par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) contre des convois de travailleurs chinois en Algérie. Plus récemment, lors des attentats de Nairobi commis par les Shebabs somaliens, on comptait de nombreux ressortissants chinois parmi les victimes. Des travailleurs pétroliers chinois sont également la cible des mouvements rebelles. Le développement en Afrique de l’Est constitue une priorité pour la Chine car elle lui permet de parachever sa stratégie du « collier de perle », censée garantir la sécurité de ses voies d’approvisionnement maritimes. Alors qu’elle ne proposait pas de déploiement de soldats sur le sol africain – une différence notable avec la France ou les Etats-Unis -, la Chine est désormais intéressée par des bases militaires. En négociation actuellement : le port stratégique de Djibouti.

Djibouti, parangon des dérives de la Chinafrique

L’exemple Djiboutien est en ce sens intéressant, car il représente le parangon de cette double implantation chinoise. Depuis quelques années, le président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, favorise largement l’implantation de la Chine à Djibouti, tant économiquement que militairement. Lors de son entretien, le 27 juillet, avec le ministre français de la défense, Jean-Yves Le Drian, Guelleh lui a par exemple demandé de libérer la caserne des Forces françaises à Djibouti sur l’îlot du Héron pour que le premier contingent chinois (environ 1 000 hommes) puisse s’y installer. Il s’agit de la première phase de l’installation de l’armée chinoise à Djibouti avant que celle-ci puisse intégrer sa future base dans la région d’Obock. Le président djiboutien est d’autant plus attentif à l’installation des militaires chinois à Obock qu’il vient de recevoir les premières études concluantes de prospection pétrolière que des ingénieurs chinois mènent en toute discrétion depuis plusieurs mois sous couvert de relevés topographiques destinés à l’implantation d’un complexe hôtelier.

A Djibouti, pourtant, la Chine est de moins en moins bien perçue par la population. Le gouvernement chinois, premier détenteur de la dette extérieure de Djibouti, ne peut rien se voir refuser. Environ 45% des 112% du PNB  de la dette de la République de Djibouti sont constitués de prêts chinois, garantis par des concessions, consentis pour la plupart au cours de ces cinq dernières années. Pékin s’est brutalement imposée dans la construction dans le pays, avec des prêts à des conditions quasi usurières. Elle propose en effet un remboursement prévu en dix ans, sans période de grâce et à un taux d’intérêt supérieur à 5%. A titre de comparaison, la Banque mondiale (BM) offre pour sa part un taux d’intérêt de 2%, avec l’étalement des remboursements sur trente ans et une période de grâce de plusieurs années permettant de ne rembourser le principal qu’une fois le projet réalisé et rentable. Seulement il est vrai qu’elle prête moins facilement, il est vrai qu’elle s’assure de la viabilité des projets avant de les financer…

En engageant son pays de la sorte, IOG est en train de se lier les pieds et les mains, auprès d’un pays qui ne s’est pas illustré par sa clémence lors des dernières décennies. La situation est de plus en plus courante en Afrique subsaharienne, alors que de nombreux dirigeants, avides de capitaux, ferment l’œil sur les retombées néfastes de l’implantation chinoise massive. Les conséquences n’en affectent pas moins les populations locales, victimes de cette mauvaise gouvernance. Aussi des voix s’élèvent-elles pour inviter les pays africains à réduire cette dépendance à l’égard de la Chine, en attirant également d’autres capitaux étrangers et d’autres soutiens financiers.

A.F

Laisser un commentaire