Avec «L’apôtre», Cheyenne-Marie Carron est entrée dans la cour des grands

Rédigé par Louis Blase le 08 avril 2016.

«Les rêves ne valent que s’ils sont vécus». Cheyenne-Marie Carron s’acharne à vivre son rêve : «faire mes films». Au fond, cette petite boule d’énergie passionnée de septième art a quelque chose d’Alain Delon. Tous deux sont des laissés pour compte qui puisent leur énergie dans la réserve d’amour que leurs parents adoptifs leur ont léguée, pour seul héritage. Si le premier fit l’acteur, la seconde réalise, mais tous deux ont un point commun : leur talent force le destin.

En 1963, Alain Delon s’offrit gratuitement à Henri Verneuil pour jouer avec Jean Gabin dans «Mélodie en sous-sol», gratuitement car il voulait le rôle à n’importe quel prix. Puis il prit ses droits acquis sur le Japon et ses pellicules sous le bras pour les commercialiser lui-même au pays du soleil levant. Quel culot ! Oui, mais quelle réussite aussi. Un peu de la même manière, Cheyenne Carron écrit, réalise et produit ses propres films, et ne trouvant guère d’échos auprès des salles jusqu’à aujourd’hui, les distribue elle-même. Ainsi, son coffret rassemble six longs métrages en un concentré unique d’expériences cinématographiques poussées au paroxysme de la passion : de la belle écriture bien trempée pour les amoureux de belles œuvres qui marqueront leur temps.

Le spectateur ne peut qu’être frappé par l’empreinte personnelle que porte chacune de ses œuvres. «Cette histoire a forcément été vécue», se dit-on immanquablement au terme de chaque projection. Il semble que chacune des histoires racontées par Cheyenne Carron, pour être des fictions, n’en sont pas moins la face visible de son cheminement invisible à travers une société française sous-tension, et peut-être au bord du déchirement. Certains n’ont-ils pas affirmé : «nous assistons peut-être à la mort de la France». Peut-être à sa mort, mais aussi peut-être à sa renaissance grâce à ceux qui, comme Cheyenne-Marie Carron, pratiquent leur art avec leurs tripes, reconstruisent un vrai cinéma d’auteur, créent des œuvres originales, et parviennent à nous convaincre que la France est digne d’être aimée.

Le premier long-métrage de Cheyenne Carron «Sans Limite» (2007), interprété par Mélanie THIERRY et Vincent MARTINEZ est un film intimiste, qui nous rappelle que toute relation humaine porte simultanément les germes de l’harmonie vivifiante et aussi ceux de l’affrontement mortifère. Existe t-il un point de rupture à partir duquel le retour à l’harmonie devient impossible ? Les douleurs passées peuvent-elles être surmontées sans qu’intervienne une forme d’amour sacrificiel ? Si l’inspiration chrétienne du scénario n’est pas explicite, elle transparait pourtant dans la manière d’exposer les ravages provoqués par l’égocentrisme des protagonistes, une belle leçon de vie à méditer.

La scénariste-réalisatrice murît son style propre dans «Extase» (2009) puis dans «Ne nous soumets pas à la tentation» (2011). En 2009, Astrid BERGES-FRISBEY et Swann ARLAUD d’une part, puis en 2011, Jean-François GARREAUD, Agnès DELACHAIR, Guillemette BARIOZ d’autre part, permettent à la réalisatrice de revenir par deux fois sur la place de la transcendance dans les relations de couple, dont la chair immanente les ramène immanquablement à leur animalité. Dès lors, le thème du combat spirituel pour éveiller la foi en Dieu, traité du point de vue de jeunes adultes confrontés à leur imagination et à leurs mensonges, prend à partir ces deux films une place qui va peu à peu s’affirmer dans l’œuvre cinématographique de Cheyenne-Marie Carron.

En 2013, Cheyenne-Marie atteint un premier sommet avec «La fille publique», un film infiniment touchant, très réussi probablement parce qu’il est autobiographique, une œuvre dans laquelle Cheyenne prend le risque de se livrer elle-même en une forme de catharsis qui ne connaît aucun équivalent à ce jour dans l’univers du cinéma. On a souvent fait remarquer qu’Alain Delon ne joue pas ses rôles, car il les vit. Ceci pour souligner que le plus souvent, les épreuves de sa vie intime correspondent à celles du personnage qu’il incarne à l’écran, provoquant une telle identification que l’acteur en est transcendé dans son jeu. Pour les mêmes raisons, il n’est pas difficile de deviner l’osmose à cœur ouvert qui s’installe entre Cheyenne-Marie Carron et son interprète Doria Achour, lorsqu’elles se livrent à l’écran, l’une en l’autre d’une certaine manière. Immanquablement, on retrouvera dans les dialogues le style vrai d’un Maurice Pialat, auquel Doria Achour sait donner les intonations d’une Sandrine Bonnaire encore adolescente et révoltée.

Avec «L’apôtre» (2014), interprété par Fayçal SAFI, Cheyenne-Marie Carron atteint un nouveau sommet et s’impose définitivement dans la cour des grands. Ce film n’est pas seulement réussi, il est reconnu, maintes fois primé, mais il dérange. Précisément parce qu’il dérange l’establishment, «L’apôtre» démontre que Cheyenne n’est pas seulement parvenue à imposer son style, elle est surtout capable de traits de génie. On y reconnaît la précision narrative d’un Zola, le drame compassionnel d’un Maupassant, les éclairages impressionnistes d’un Renoir, les silences magnifiques d’un Bresson, et pourtant cette œuvre ne ressemble à aucune autre, normal, c’est un «Carron». Avec «L’apôtre», Cheyenne-Marie Carron est entrée dans l’Histoire du cinéma.

Cheyenne-Marie Carron confirme en 2015 qu’elle maîtrise son style propre et mène sa barque elle-même. Elle réalise «Patries», un film sans équivalent, intelligent et intelligible, rude et beau, sans lâcheté ni concession, un film à voir et à goûter sans modération. Le thème de «Patries» n’est pas sans rappeler celui de «Terrain vague», un film réalisé par Marcel Carné en 1960 sur un scénario inspiré par le roman de Gilbert Cesbron «Notre prison est un royaume». Dans «Terrain Vague», un jeune garçon est poussé au suicide par la violence qui règne dans les cités HLM de la banlieue parisienne. Les blacks et les beurs n’y sont pas encore, mais la misère ouvrière y génère les mêmes violences, dont Marcel Carné dresse une peinture romantique et romancée. La comparaison des deux films est riche d’enseignements : autre époque, autres mœurs ? Pas tant que cela à bien y regarder : la misère génère la violence, en 1960 comme en 2016. Cependant, la question identitaire, magnifiquement traitée par Cheyenne-Marie Carron en 2015, est logiquement absente des considérations de Marcel Carné en 1960.

Revoir ces deux films ensemble est une manière plaisante de lire les évolutions et les rémanences de la société française.

Déjà 2 remarques sur cet article

  1. Charles dit :

    Félicitations à Cheyenne-Marie qui a sorti ce film, non sans difficultés, et, avec un grand courage. Ses efforts sont récompensés et je vous encourage à vous procurer ce film.

  2. Daniel Pilotte dit :

    Toutes mes félicitations à Cheyenne-Marie bonne chance pour la suite courage nous vous soutenons avec un immense plaisir.

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