« Le divan de Staline » : du grand cinéma !

Rédigé par Georges Thomas le 27 janvier 2017.

Fanny Ardant signe de main de maître son premier long métrage, une œuvre qui frise le sans-faute, mariant le beau des images nimbées au jeu subtil d’acteurs hors norme (Gérard Depardieu, Emmanuelle Seigner, Paul Hamy, François Chattot, Luna Picoli-Truffaut). Dans ce film exceptionnel, Staline n’est finalement que le prétexte à une histoire universelle, celle des peurs complexes qui animent nos comportements sociaux : les rapports de pouvoir et d’intérêt orchestrés par le mensonge, peuvent-ils éteindre toute volonté de résistance individuelle ? La datcha du dictateur devient alors le lieu de tous les renoncements. Y aura t-il un être libre pour simplement oser lui dire « non » ?

On aurait pu craindre l’endormissement d’un huis clos étouffant, il n’en est rien. Le film est rythmé et les surprises soutiennent l’intérêt du spectateur jusqu’au bout. On aurait pu craindre un Depardieu blasé, il n’en est rien non plus : l’acteur y trouve un rôle original qu’il incarne dans toute sa nouveauté. Sa manière d’exprimer les émotions contenues et mélangées trouve ici sa pleine justification : cynisme mélangé de fausses joies ou de fausses colères simulées aux autres personnages, mais animées pour le spectateur d’une vraie jouissance associée à l’exercice du pouvoir. Peu d’acteurs sont capables d’un tel registre émotionnel, mais Gérard Depardieu confirme ici son talent immense dans un rôle à sa hauteur, et parvient à nous convaincre : Fanny Ardant réalise un grand Depardieu.

Les fils tissés tout au long du scénario sont si nombreux qu’on aurait peine à en faire une exégèse complète, mais c’est aussi la richesse de ce film : chaque personnage raconte une histoire dans l’histoire, chaque couple raconte l’histoire de sa relation, naissante ou finissante. Mais tous ont un point commun : ils ont peur. Même Staline a peur. Fanny Ardant filme donc les peurs. De quoi ont-ils peur ? Comment luttent-ils pour échapper à la peur qui les ronge ? La peur de Staline rencontre la peur de l’artiste, la peur de l’artiste rencontre la peur de sa maîtresse.

Ce jeu complexe des peurs permet alors à la réalisatrice d’analyser avec finesse les rapports profonds de l’art au pouvoir. L’art n’est-il pas un pouvoir d’expression qui rencontre la peur de celui qui exerce le pouvoir politique ? L’art a t-il le devoir impérieux de demeurer libre, au péril de la vie, ou bien peut-il souffrir la lâcheté de l’artiste et sa soumission à une pensée unique ? Autant de questions essentielles soulevées avec justesse par le film. Ce film n’est ni de droite ni de gauche, mais revêt un sens politique évident, dans la mesure où il interroge sur la liberté d’expression dans nos sociétés encore démocratiques, au moins en apparence.

Déjà une remarque sur cet article

  1. Total recall dit :

    Les critiques plutôt négatives de la presse mainstream (le monde, la croix, …), ne sont absolument pas justifiées, et révèlent, soit que les journalistes n’ont pas vu le film, soit qu’ils n’ont pas pris le temps de le comprendre, soit encore qu’ils se sentent visés et tentent d’échapper aux accusations de dictature de la pensée unique dénoncée par le film.

    Autant les deux premiers films de Fanny Ardent étaient faibles, autant celui là, son premier vrai long métrage à valeur artistique, est très fort, et l’article est assez juste. Peu importe que l’action se situe en 1950, car c’est bien la menace de dictature médiatique, menace que nous vivons en France, qui est visée par un film tout en finesse.

    La facture du film est superbe et vaut vraiment le prix de la place.

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