Valérie Kaprisky, ce diamant d’innocence

Rédigé par Geroges Thomas le 03 mars 2017.

Née le 19 août 1962, l’actrice française d’origine turco-polonaise conduit sa carrière avec un talent peu commun et une indépendance d’esprit qui force l’admiration. Comment ne pas rapporter le parcours de Valérie Kaprisky à la réplique prémonitoire qui lui fut donnée en 1982 dans le film de Robert Fuest «AphrOdite», alors qu’elle n’avait que vingt ans : «I don’t want to spoil your fun, but I can’t do this !» (traduction : «Je ne veux pas gâter votre amusement, mais je ne peux pas le faire» ?

Car le paradoxe Valérie Kaprisky est de n’avoir jamais cessé d’être ce diamant d’innocence, alors que pleine des promesses de son jeune talent de comédienne, elle fut jetée en 1982 dans une marre de boue. Quelle joie pour tout cinéphile de la voir aujourd’hui réapparaître dans le dernier Lelouch («salaud, on t’aime», 2014) avec la candeur qu’elle n’a, ô divine surprise, jamais perdue. Comment peut-on conserver pareille fraîcheur après avoir prêté son corps vierge à tant d’impudicité ? C’est la question, emprunte d’un certain mystère il est vrai, à laquelle nous tentons d’apporter notre modeste contribution, augmentée d’une vraie tendresse pour une actrice que la France aime.

Ainsi, après trois rôles mineurs obtenus en 1981 dans «Le jour se lève et les conneries commencent», «Brantôme 81 Vie de dames galantes», et «Les hommes préfèrent les grosses», Valérie Kaprisky décroche en 1982 son premier rôle majeur, puisque son personnage, AphrOdite, donne le titre au film. Objet de scandale, le «O» majuscule qui apparaît sur l’affiche en plus de son mignon sein gauche, laisse peu de doute sur le contenu licencieux du film. En effet, on y voit toutes sortes de rapports homo et hétérosexuels, appuyés des plans convenus d’un film pornographique : fellations, doigts de pieds pénétrant un vagin, etc… Bref, bien que l’actrice ne participe pas elle-même à l’orgie sexuelle, ce film est un peu plus qu’un porno soft, et annonce déjà la vague de porno hard qui va déferler sur le monde avec l’amplification de l’Internet et les soutiens politiques de nos ministres, Audrey Azoulay aidant, pour finalement imposer à notre jeunesse l’accès libre à toute ces saloperies.

Pourtant, le scénario de Robert Fuest produit une sorte de miracle : le personnage de Pauline donné à Valérie Kaprisky y incarne explicitement l’innocence et la vertu, qu’un corrupteur de la haute bourgeoisie essaye de détruire en l’amenant, sous l’empire du vin, au cœur d’une orgie sexuelle. Et c’est probablement là que se produit le miracle : le personnage de Pauline résiste à la corruption générale et parvient à sauver sa virginité, déclarant «I don’t want to spoil your fun, but I can’t do this». Magnifique Pauline, superbe Valérie ! Valérie Kaprisky pouvait-elle se douter en 1982, au moment où elle prêtait sa personne à cette «reconstitution historique» de la Grèce dionysienne, que sa propre vie se déroulerait sur le même scénario ? Ce mystère lui appartient. Développons :

Entre 1983 et 1984, elle enchaîne trois films dont les succès tiendront essentiellement à l’exposition sans retenue de son corps parfait, à l’exposition crue de son corps d’adolescente parfaitement nu : «À bout de souffle (Breathless)» de Jim McBride, «La femme publique» d’Andrzej Żuławski, et «L’année des méduses» de Christopher Frank. Nous pouvons aller jusqu’à observer que dans le film à succès «La femme publique», dans lequel elle incarne le personnage d’Ethel, le corps nu de Valérie Kaprisky constitue le sujet principal du film. Ce corps dont la nudité est exposée à outrance, exhibée comme une provocation, soumet en réalité le spectateur à la terrible épreuve de sa propre vision, à l’épreuve de son propre appétit.

Le spectateur, subjugué par la beauté virginale de cette femme qui s’offre librement, non sans souffrance pourtant, saura t-il, au delà de la juste émotion artistique, dominer l’appétit sexuel que fait naître les nombreuses sollicitations des images et du son ? Avec beaucoup d’intelligence, Zulawski introduit dans son film un personnage, le photographe d’Ethel, auquel le spectateur peut s’identifier : le photographe, au fil des séances, ne voit plus que le corps d’Ethel et oublie l’esprit qui l’anime, un piège. Cette oblation de l’esprit sur l’autel des appétits du corps est symbolisée dans le film par la tête coupée d’Ethel, telle qu’elle est cadrée sur les photographies. Ce pauvre photographe s’en trouvera asphyxié, puis honteux. «Le corps et l’esprit, ne jamais laisser l’un dominer l’autre», dit Confucius, comme pour aider le spectateur à surmonter l’épreuve à laquelle Andrzej Żuławski et Valérie Kaprisky le soumettent, dans ce film aussi difficile à regarder qu’il fut difficile à jouer pour l’actrice.

Car après «L’année des méduses», un classique des années 80 qui vise à banaliser les instruments de la libération sexuelle, pilule, avortement, éclatement du cadre familial, Valérie Kaprisky incarnera dans sa vie de femme assumée la vertu courageuse de Pauline : elle refusera désormais les rôles déshabillés, revendiquant avec courage sa dignité de femme associée à l’exercice de son métier de comédienne : «I don’t want to spoil your fun, but I can’t do this». Magnifique Pauline, superbe Valérie ! Désormais elle choisit ses rôles et son public ne l’aime que davantage. Elle sera l’espiègle «Gitane», faisant jeu égal avec Claude Brasseur dans cette comédie de Philippe de Broca. Elle sera Louise dans «Mon ami le traître» de José Gionvanni, Francesca dans «Stradivari», de Giacomo Battiato, puis Milena Jesenska avec Véra Belmont. Ainsi, de 1986 à 2014, elle enchaîne les premiers et seconds rôles, au cinéma et à la télévision, pour la plus grand joie des cinéphiles.

Après ce brillant parcours et parvenue à l’âge de 52 ans, demeure le «mystère Kaprisky» : femme à scandale au début des années 80, et pourtant demeurée comédienne d’une extrême sincérité, fut-elle véritablement celle qu’on crut ? Ou bien ne fut-elle pas plutôt ce diamant d’innocence, jeune comédienne talentueuse et confiante, prise dans le tourbillon d’une époque complètement folle, et jetée malgré elle dans une mare de boue ? C’est la thèse que nous défendons.

En réalité, elle ne fit que suivre le parcours des actrices qui furent à peu près toutes déshabillées dans la revue «Lui», ou exposées nues en couverture de «Charlie» pour faire tourner le star-system. Toutes les vedettes de cinéma à partir des années 60 vont suivre le même itinéraire : Brigitte Bardot, Michèle Mercier, Pascale Petit, Etc… Toutes poseront nues dans «Lui», et tourneront leur film érotique à l’eau de rose, toujours davantage raté que réussi, films qui se révèlent aujourd’hui bien sages quand on les mesures aux standards du cinéma x charrié par l’internet.

En 2015, Valérie Kaprisky déclarait au Parisien : «On ne se remet jamais de la frustration de ne pas avoir fait d’études. Mon père, qui n’avait que le brevet, jugeait, et je ne lui en veux pas, que c’était déjà pas mal d’avoir son bac. Résultat, moi qui aurais tant aimé étudier à la fac, je saisis la moindre occasion d’apprendre. Quand Claude Lelouch a voulu que je joue une Cubaine dans «Salaud, on t’aime» (2014), j’ai pris le temps d’étudier avec quelqu’un du pays l’accent, l’histoire, etc. Je ne suis jamais rassasiée de connaissances».

Le public non plus, n’est toujours pas rassasié de Valérie Kaprisky et l’attend avec impatience sur grand écran, en espérant que les réalisateurs sauront exploiter la fibre comique de la comédienne, facette qui s’exprime si bien dans le dernier film de Claude Lelouch.

Déjà une remarque sur cet article

  1. Total recall dit :

    Article intéressant sur le fond, qui pose la question de la dictature exercée par les groupes de presse impliqués dans le Star système sur le milieu artistique en général, et sur les jeunes actrices en particulier. Quel héroïsme chez Valérie Kaprisky ! Cette femme mériterait la médaille nationale de la résistance intellectuelle et morale… si elle existait.

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