Députés logés sur Airbnb ? Un paradoxe de plus pour l’Etat français

Rédigé par notre équipe le 09 novembre 2017.

Airbnb solere

La proposition du député Thierry Solère, de loger les députés dans des logements Airbnb entre en totale contradiction avec la lutte de la maire de Paris, Anne Hidalgo, contre la plateforme de location, et la volonté du chef de l’Etat, Emmanuel Macron, de taxer les revenus des Gafa.

L’Assemblée nationale, l’une des institutions publiques les plus coûteuses — avec un budget de 550 millions d’euros —, doit se serrer la ceinture. Et c’est bien normal. Objectif : 10 millions d’euros d’économies l’an prochain et, à partir de 2019, 15 millions d’euros par an. Certaines mesures, comme la suppression de la gratuité des voyages en train pour les anciens députés, ont déjà été prises. D’autres viendront nécessairement et, parmi celles-ci, il en est une, examinée par le bureau de l’Assemblée hier, qui ne manquera pas de faire des vagues. Car très polémique.

Proposition « à contre-courant »

Thierry Solère, l’un des trois questeurs de la chambre basse du Parlement, a proposé que lorsqu’ils sont à Paris, les députés, qui dorment habituellement à l’hôtel ou dans leur bureau du Palais Bourbon, aient recours à la plateforme Airbnb. Pour le député Les Constructifs, certains parlementaires auraient même émis l’idée de se retrouver en colocation, le temps d’une ou plusieurs nuits, ceci afin de réduire drastiquement les coûts. La plateforme américaine de locations touristiques, qui a fait de la capitale française son principal fonds de commerce, semble ainsi tout indiquée, selon M. Solère.

C’est oublier bien vite les nombreux différends qui existent depuis plus de deux ans entre la mairie de Paris et la firme californienne. « Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec cette proposition, le député nage complètement à contre-courant » indique le site Univers-airbnb.com. « La maire de Paris, Anne Hidalgo, et ses équipes travaillent en effet depuis plusieurs mois à un encadrement plus strict de la plateforme afin de combattre l’ensemble des dérives liées à son développement dans la capitale. » Au nombre desquelles : la hausse des prix de l’immobilier, la raréfaction des logements et la désertification de certains quartiers.

D’après Ian Brossat, l’adjoint au logement de Mme Hidalgo, un quart des appartements des quatre premiers arrondissements sont en effet dévolus à la location Airbnb. Ce qui assèche le parc immobilier locatif pour les Parisiens. Et nuit fortement aux professionnels de l’hôtellerie, comme en témoigne la lettre adressée par deux syndicats hôteliers, l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH) et le Groupement national des chaînes hôtelières (GNC), à Thierry Solère. Bien que souscrivant « pleinement à l’objectif de réaliser des économies sur le budget de fonctionnement de l’Assemblée nationale », ces derniers ont souhaité lui faire part de leur « stupéfaction totale face à une telle proposition ».

Evasion fiscale

Le nœud du problème ? La différence de traitement entre les deux acteurs : d’un côté, une firme américaine au-dessus de toute loi ; de l’autre, des professionnels soumis à des règles contraignantes. « En promouvant publiquement Airbnb, vous légitimez une activité opaque, alors que 85 % des revenus des loueurs ne sont pas déclarés (selon un rapport de la commission des finances du Sénat). Vous légitimez un géant de l’Internet employant uniquement 50 personnes en France qui use et abuse des failles des systèmes français et européen pour s’acquitter seulement de 90 000 euros d’impôts, quand le chiffre d’affaires généré par la location de meublés de courte durée sur le sol français est de l’ordre de 2 milliards d’euros », estiment les deux syndicats.

Une ineptie qui a d’autant plus de mal à passer qu’Emmanuel Macron, depuis qu’il est président de la République, a fait de la lutte contre l’optimisation fiscale des géants du numérique l’un des chevaux de bataille de sa politique — française et surtout européenne. Le 9 octobre dernier, alors qu’il recevait à l’Elysée Tim Cook, le patron d’Apple — l’un des quatre géants américains du numérique, avec Google, Amazon et Facebook, qui abusent de montages financiers pour minimiser leurs impôts —, le chef de l’Etat a d’ailleurs réaffirmé sa volonté de mieux taxer les « GAFA ». D’ici la fin de l’année, la France, qui pilote le dossier au niveau européen, souhaite que Bruxelles prenne position sur le sujet.

N’y a-t-il pas, dès lors, comme un léger paradoxe à vouloir jouer les premiers rôles dans la taxation du numérique tout en autorisant des représentants de la nation à utiliser les services d’un chantre de l’optimisation fiscale ? Ce n’est pas la première fois que l’Etat français est pris en flagrant délit de contradiction vis-à-vis d’Airbnb. Fin septembre dernier, Air France, dont le pays est actionnaire majoritaire, annonçait que sa filiale Joon, destinée aux plus jeunes, avait noué un partenariat avec Airbnb. La même question, alors, s’était posée : « Comment une entreprise d’Etat peut favoriser une multinationale étrangère qui a mis en place un processus d’évasion fiscale afin de ne payer quasiment aucun impôt dans l’Hexagone ? » s’était demandé Univers-airbnb.com. « La question reste entière. »

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