Interview démesurément réécrite : la Pravda élyséenne a frappé trop fort

Rédigé par notre équipe le 03 avril 2018.

Décidément les critiques portées par notre rédaction finissent toujours par se confirmer. Cela fait des mois que nous prenons un malin plaisir à souligner le silence des ministres et de la majorité. Le besoin de contrôle élyséen est si fort que même des critiques ont commencé à se faire timidement entendre. Aujourd’hui, le quotidien Les Echos dévoile qu’une interview de la ministre des Transports n’a pas pu être publiée en raison d’un travail de réécriture démesuré. Les services de communication du Premier ministre (et du président) – bien que très étoffés – sont débordés.

La confiance est une qualité rare qui se trouve difficilement. Ceux qui la cherchent feraient bien de s’éloigner du Gouvernement, car on a beau être ministre, aucune liberté ni confiance n’est donnée. Elisabeth Borne en a fait l’amère expérience alors qu’elle est en pleine tempête SNCF. Le journal Les Echos vient de faire connaître une savoureuse anecdote qui illustre le besoin de contrôle maladif de quelques têtes « pensantes » au sein de l’exécutif.

Lost in translation

Le 13 mars dernier alors que la colère gronde à la SNCF et qu’un premier jour de grève, le 22, va donner le ton de tout le mouvement contestataire, une interview de la ministre des Transports doit paraître. Que l’on soit d’accord ou non avec les propos de la ministre, on doit reconnaître qu’elle connaît le sujet puisqu’elle a été directrice de la stratégie de la SNCF. Pourtant, il faut croire que s’exprimer sur un sujet connu par cœur comprend encore trop de risque pour la communication d’un exécutif qui voue un culte à l’apparence. Au lieu d’être relue et éventuellement amendée à la marge par le service de com’ de la ministre, l’interview atterrit à Matignon.

L’atterrissage est trop violent et l’interview ne redécollera jamais en direction de l’imprimerie. Les correcteurs ont tellement changé le fond qu’on n’y reconnaît plus rien. Pour une fois, le journal à l’interview caviardée s’insurge et décide de ne pas publier un machin qui n’a jamais été prononcé par la ministre. Il faut assumer ou laisser la parole à d’autres. Ce jour-là c’est le pauvre Valls qui récolte un peu d’attention car s’il dit n’importe quoi, il a au moins l’élégance de ne pas réécrire de fond en comble ses interviews.

Est-ce le signe d’un retour en grâce de la dignité et de l’indépendance journalistique ? Rien n’est moins sûr, car le mal est profond et si Matignon et son garde-chiourme élyséen se mordent les doigts à cause d’une révélation malvenue, le besoin de tout contrôler est trop fort. Les ministres continueront à demander la permission pour ouvrir la bouche et des conseillers aux cheveux gominés continueront de leur prêter des propos et formules qu’ils n’ont jamais tenus.

Le vice est si profond que les journalistes voient même apparaitre des questions qu’ils n’ont pas posé… Il ne s’agit plus d’un petit travail de réécriture, mais d’une véritable œuvre journalistique, voire littéraire qui est pondue sous les ors des ministères. Les questions et les réponses formulées par la même personne, cela rappelle le temps de l’ORTF pourtant honni de tous ces scribes. La liberté de la presse est un songe ! Espérons que la réaction saine des Echos ne soit pas un sursaut isolé, mais qu’attendre de rédactions encore vivantes seulement grâce aux aides de l’Etat ?

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