Réformer la Hadopi : inefficacité prouvée

Rédigé par notre équipe le 18 mai 2018.

HADOPI

La récente tentative du gouvernement de réformer la Hadopi ira-t-elle sur l’étagère déjà chargée des mesures inutiles ? Il y a fort à parier que oui, alors que la lutte contre le streaming illégal n’a jamais paru si impérieuse, Internet étant devenu la place forte des contenus pornographiques.

Il semble régner une étrange fatalité autour de la Hadopi en France. Comme si, année après année, déclaration après déclaration, mesure après mesure, les choses n’évoluaient pas, parce qu’elles ne le pouvaient pas. La Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet s’étant taillée une réputation, au fil des ans, de grande incompétente, malgré toutes les tentatives de réformes.

Un serpent de mer

Dernière en date, celle de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, qui a demandé à la Hadopi, en avril dernier, de mettre en place des « listes noires » de sites de streaming illégal. Ces listes, mises à jour régulièrement, permettraient alors aux fournisseurs d’accès à Internet, aux moteurs de recherches et aux annonceurs de bloquer l’accès auxdits sites et de supprimer leur référencement.

Le gouvernement, visiblement mis sous pression par la grogne constante de l’industrie du cinéma — qui en a marre, et on la comprend, de se faire spolier — a souhaité ressortir du placard une mesure ancienne. Dépasser la simple amende à destination des adeptes du piratage en P2P et s’attaquer à la source du mal ? Nicolas Sarkozy et François Hollande l’avaient un temps envisagé. Sans pour autant passer à l’action.

En 2011, déjà, le ministre de la Culture du premier, Frédéric Mitterrand, avait chargé la Hadopi de réfléchir à une refonte globale de son fonctionnement. « Il est temps désormais d’entrer dans une phase active de lutte contre ce comportement mercantile qui, du créateur à l’internaute, pénalise tous ceux qui sont respectueux des lois », affirmait alors la Haute autorité. Sous-entendu : il faut également punir les sites qui hébergent les contenus « streamés ».

Fenêtres indésirables

C’est dire si la piste de réflexion lancée par Mme Nyssen est d’ores et déjà vouée à l’échec. Problème : il est plus que jamais urgent de lutter contre les plateformes de streaming illégal, et le gouvernement peut difficilement se ramasser un nouvel échec de ce point de vue là. La raison ? La pornographie en ligne est devenue un véritable fléau sur la Toile, les enfants étant de plus en plus jeunes à « tomber » sur de tels contenus.

D’après une enquête OpinionWay pour 20 Minutes, publiée le 11 avril dernier, 62 % des jeunes majeurs interrogés ont déclaré avoir vu leurs premières scènes pornographiques avant 15 ans — dont 20 % entre 11 et 12 ans. Parmi eux, 52 % se sont d’ailleurs dits choqués. Et c’est problématique. Car il ne faut pas être fin pédopsychiatre pour affirmer que consommer de tels contenus très jeune peut avoir de graves séquelles sur sa perception de l’acte sexuel.

Or, comment accède-t-on à ces plateformes en règle générale ? Via les sites de streaming illégaux, qui pullulent de fenêtres « pop up » (indésirables), apparaissant et disparaissant à leur guise. Et sur lesquelles les enfants peuvent être tentés de cliquer. Tout sauf une simple éventualité, selon Gordon Choisel, le président d’Ennocence, une association qui lutte contre la recrudescence des contenus violents et pornographiques sur les sites de streaming et de téléchargement illégaux.

Manque à gagner

« Les adultes appréhendent les questions numériques à l’aune de leurs propres pratiques. Or, elles sont aux antipodes de celles des enfants », affirmait-il au Monde il y a quelques semaines. Les parents sous-estimeraient-ils l’exposition et, partant, la vulnérabilité de leurs progénitures ? Gordon Choisel — comme bien d’autres — pense que oui. Et si la Hadopi s’avère une fois de plus inutile en l’espèce, d’autres solutions existent, bien heureusement.

Les médias sportifs, très touchés par le piratage de leurs contenus, peuvent en témoigner. Et comme souvent, l’impulsion pourrait venir des États-Unis, où la Ligue nationale de basket américain (NBA) a mis en place une offre segmentée, permettant d’accéder à tous les matches de la saison ou seulement quelques-uns. Un modèle qu’ont suivi les ligues nationales de hockey sur glace et de football américain.

Plutôt qu’un flicage bête et méchant, mieux vaut privilégier une entente raisonnée avec les diffuseurs de contenus. Ceci, non seulement, pour éviter que de jeunes ados désirant regarder un match ou un film se retrouvent devant un « porno ». Et parce que le piratage, pour rappel, coûte extrêmement cher. Alors que le manque à gagner global s’élevait, en 2016 en France, à 1,35 milliard d’euros, l’État a fait une croix sur plus de 400 millions d’euros de recettes fiscales.

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