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Sur quelques “absurdités” de Philippe Bilger…

Rédigé par Christian ROMAIN le 10 octobre 2011.

Philippe Bilger, le célèbre arbitre des élégances politiques, s’est récemment avisé dans Le Nouvel Observateur de distribuer des mauvais points à deux candidates à la prochaine élection présidentielle. Éclairé par on ne sait quel Saint-Esprit démocratique, le digne magistrat a décrété que les candidatures de Mmes Boutin et Lepage sont « absurdes » et « dégradent le débat présidentiel », avant de leur recommander d’avoir « la sagesse du retrait ».

lepagePhilippe Bilger, le célèbre arbitre des élégances politiques, s’est récemment avisé dans Le Nouvel Observateur de distribuer des mauvais points à deux candidates à la prochaine élection présidentielle. Éclairé par on ne sait quel Saint-Esprit démocratique, le digne magistrat a décrété que les candidatures de Mmes Boutin et Lepage sont « absurdes » et « dégradent le débat présidentiel », avant de leur recommander d’avoir « la sagesse du retrait ».

 

Sans trop épiloguer sur le sens de la nuance dont fait preuve M. Bilger, on signalera seulement à cet estimable magistrat que son article manifeste à la fois de l’incohérence, de l’outrecuidance et une certaine incompréhension de l’esprit de nos institutions. L’incohérence, d’abord. Dés les premiers paragraphes, on note que M. Bilger n’est pas lui-même très au clair sur sa propre opinion. Il affirme d’abord que ne devraient se présenter que ceux qui ont une chance de vaincre. « A quel titre venir battre campagne, demande-t-il d’emblée, quand on sait n’avoir aucune chance ? ». Mais la réponse qu’il se donne lui-même vient bientôt tempérer cette position : « Philippe Poutou n’a aucune chance mais ce qu’il représente constitue une différence irréductible avec les autres discours traditionnels. (…) Sa candidature sera de nature à satisfaire pleinement une minorité qui ne trouverait pas ailleurs les réponses qu’elle espère ».

 

Ainsi, pour M. Bilger, n’ont le droit de concourir à l’élection que ceux qui ont une chance de la remporter, et certains autres. Quels autres ? Ceux qui, sans avoir aucune chance, représentent néanmoins une « offre » de nature à satisfaire pleinement les électeurs qui ne trouveraient pas cette offre ailleurs. On appréciera la précision de la démarcation. Car, à bien y réfléchir, qu’est-ce donc qui autorise M. Bilger – ou qui que ce soit d’autre – à décider ainsi lesquels des candidats représentent ou non une offre originale ? En vertu de quels critères, à l’aide de quelle balance M. Bilger peut-il évaluer que le discours de M. Poutou « constitue une différence irréductible avec les autres discours traditionnels » et pas ceux de Mme Boutin ou de Mme Lepage ? Mme Lepage, par exemple, porte un discours écologiste fort différent de celui des Verts, non dans le diagnostic, mais dans la méthode et les solutions proposées. Du fait que M. Bilger n’a pas su ou voulu voir cette différence, faut-il en conclure qu’elle n’existe pas ?

 

Et c’est là que l’incohérence cède le pas à l’outrecuidance. Car en somme, oui : à lire cet article, ce que M. Bilger ne voit pas n’existe pas. Ce que représentent Mmes Lepage et Boutin est, nous dit M. Bilger, « résiduel, en tout cas infiniment parcellaire ». Croyez-le, bonnes gens : M. Bilger a pesé l’opinion avec sa grande balance magique et il sait, lui, mieux que chacun, ce qui est « parcellaire » et ce qui ne l’est pas dans l’esprit des Français. Il sait quelles candidatures doivent leur être proposées ou non. Il sait qu’un Philippe Poutou incarnant le trotskysme revisité du NPA est parfaitement légitime, tandis qu’une écologie raisonnable et réaliste incarnée par la seule Mme Lepage n’a pas sa place dans le débat présidentiel. Il le dit d’ailleurs lui-même dans une formule assez ahurissante : « Corinne Lepage (…) est venue se mêler à ce qui ne la concerne pas, puisqu’elle n’a aucune chance ». Vous avez bien lu : « ce qui ne la concerne pas » ! Dans l’esprit de M. Bilger, il y a donc d’un côté les candidats qui n’ont aucune chance mais que l’élection concerne et qui ont le droit d’y concourir, et de l’autre les candidats qui n’ont aucune chance et que l’élection ne concerne pas. Et qui fera le tri ? M. Bilger.

 

En somme, ce dont rêverait M. Bilger pour éviter de « dégrader » ce débat présidentiel, ce serait une commission des Sages où quelques dizaines de petits Bilger pourraient, dans leur sagesse et leur clairvoyance, pré-sélectionner les candidats. Et c’est là que l’outrecuidance se mâtine d’ignorance. Car l’esprit de nos institutions, c’est précisément d’ouvrir au maximum la candidature à la présidentielle et de laisser seul
juge le peuple souverain. Non, M. Bilger, contrairement à ce que vous croyez, il n’est pas dans l’esprit de nos institutions qu’un candidat ne se présente qu’avec une chance d’être élu. Il n’est même pas dans cet esprit qu’un candidat incarne nécessairement « un projet identifiable ». Et il n’est surtout pas dans cet esprit qu’une assemblée d’experts – aussi Bilger soient-ils – pré-selectionnent les candidats. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter les mots du fondateur de notre République, le général de Gaulle lui-même, prononcés lors du conseil des ministres qui précéda le référendum sur l’élection du Président au suffrage universel :

 

– Triboulet (ministre des Anciens combattants) : Je crains que nous ne soyons submergés par une quantité de candidatures locales ou fantaisistes, qui discréditeraient l’élection présidentielle. (…)

– Général de Gaulle : Mais enfin, pourquoi toutes ces personnalités locales ne pourraient-elles pas se présenter ? Pourquoi voulez-vous absolument les en empêcher ? Pourquoi avez-vous peur du folklore ? Est-ce que la démocratie, ce n’est pas, précisément, que tout le monde puisse se présenter à une élection ? Le peuple fera le tri ! Il le fait bien pour une élection législative. Il le fera à plus forte raison à l’échelle de la nation ! (…) Pourquoi ne voulez-vous pas faire confiance au peuple ? (C’était de Gaulle (T. 1) par Alain Peyrefitte. Editions de Fallois/Fayard, Paris, 1994. Pages 238-239).

 

Ainsi, l’article de M. Bilger est en contradiction à la fois avec l’esprit de nos institutions, avec la modestie et avec le bon sens. On admettra que cela fait beaucoup, surtout de la part d’un magistrat qui nous avait habitués, dans d’autres domaines, à davantage de lucidité. Mais il est vrai que nous sommes déjà en pré-campagne électorale et que cela rend les amis de M. Sarkozy – au rang desquels il arrive que l’on puisse compter M. Bilger – passablement nerveux.

 

Christian ROMAIN
Enseignant
Membre du Secrétariat exécutif de CAP21

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