Interview d’al-Sissi : CBS a-t-elle piégé le président égyptien ?

Rédigé par Notre équipe le 09 janvier 2019.

La chaine américaine CBS a communiqué massivement autour du refus de l’Egypte de voir l’interview d’Abdel Fattah al-Sissi diffusée, dimanche 6 janvier. Pourtant, si l’ambassadeur d’Egypte à Washington a bien formulé à CBS une demande dans ce sens, ce n’est pas, comme l’a laissé entendre la chaine, au motif que l’interview comportait des propos compromettants du Président. Mais simplement parce qu’enregistrée en septembre, elle n’était plus en phase avec l’actualité. Genèse d’un « effet Streisand » savamment orchestré.

Il existe mille et une façon de « faire le buzz », à l’ère des réseaux sociaux et de l’information de masse. CBS en sait quelque chose. La chaine américaine a diffusé, dimanche 6 janvier au soir, l’interview qu’elle avait réalisée du président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, en septembre dernier, alors que celui-ci se trouvait à New York pour l’Assemblée générale des Nations Unies (ONU). Mais elle ne s’est pas contentée de broadcaster l’entretien : pendant les jours qui ont précédé la diffusion, CBS a largement communiqué sur ses échanges avec Le Caire (son ambassadeur aux Etats-Unis notamment), qui souhaitait que l’interview reste dans les cartons.

Pour étayer son propos – et teaser, surtout, son programme auprès des Américains  –, la chaine a avancé que l’Egypte ne souhaitait pas que certains mots tenus par le chef de l’Etat soient entendus. Comme, par exemple, lorsque le journaliste, Scott Pelley, l’invite à s’épancher sur les relations entre son pays et Israël, qui coopèrent en matière de lutte antiterroriste dans la région du Sinaï. Ou comment attiser la curiosité de l’audience, en prétendant que le régime de Sissi a cherché à court-circuiter la diffusion d’une révélation embarrassante pour lui – de quoi accréditer l’idée que l’interview est particulièrement croustillante.

De fait, la presse se fait l’écho de la tentative de « censure » des autorités égyptiennes, et reprend en chœur la version de CBS : si le président Sissi ne souhaitait pas que la vidéo soit diffusée, c’est qu’elle contenait des propos compromettants. Dans le jargon journalistique, cela s’appelle « l’effet Streisand » : ou comment le fait de chercher à empêcher la propagation d’une information décuple paradoxalement la portée de cette dernière. Un coup de maitre pour les médias à la peine ; un coup fourré pour les personnalités interviewées.

L’Egypte n’a d’ailleurs pas manqué de réagir à l’entreprise pour le moins douteuse de CBS. Son argument : celui de la temporalité. Car la diffusion d’une interview réalisée près de quatre mois auparavant a de quoi interroger. Inutile de rappeler que la région du Moyen-Orient, peut-être davantage que les autres, voit son actualité bousculée de manière quasi quotidienne. Et qu’il est par conséquent hasardeux – et critiquable sur le plan de la déontologie journalistique – de sortir de leur contexte des propos tenus plus de 100 jours auparavant. D’autant plus que l’entretien, présenté comme un simple one to one, a été agrémenté à l’antenne de propos extérieurs, reportages et autres commentaires, non annoncés au préalable par CBS. Qui s’est bien gardée de le préciser dans sa communication pré-séquence.

Grandeur et décadence de CBS

D’après la chaine américaine, le refus du Caire de voir l’interview d’Al-Sissi diffusée tiendrait, donc, dans le caractère sensible de sa coopération avec Israël. L’ambassadeur d’Egypte aux Etats-Unis, toujours selon CBS, aurait exigé de supprimer purement et simplement l’entretien, en raison de l’ « israélo-dépendance » dont auraient témoigné les propos du chef de l’Etat. Un argument plutôt bancal, puisque les relations entre Le Caire et Tel-Aviv sont connues de tous. Ceci depuis 1979 et la signature du traité de paix israëlo-égyptien, les deux pays renouant l’année suivante des liens diplomatiques officiels. Même s’il est vrai que la coopération entre les deux pays, en matière de lutte antiterroriste, s’est développée ces dernières années, faisant dire aux détracteurs du Caire qu’elle se plaçait sous la férule des Israéliens.

Loin d’y apporter du crédit, Abdel Fattah al-Sissi a reconnu cette coopération. « L’Air Force [égyptienne] doit parfois traverser une partie d’Israël. C’est pourquoi notre coordination est telle qu’elle est avec les Israéliens ». Le chef d’Etat a justifié cette proximité en tentant d’expliquer au journaliste américain – campé sur ses positions – que combattre des nids de djihadistes, où que ce soit, était particulièrement difficile. Scott Pelley a bien tenté de le déstabiliser en évoquant les millions investis par les Etats-Unis pour éradiquer Wilayat Sinaï – un branche du groupe Etat islamique (EI) implantée dans le Sinaï. Là aussi, la réponse d’Al-Sissi a fusé : « Pourquoi les Etats-Unis n’ont-ils pas éliminé les terroristes en Afghanistan au bout de 17 ans et après avoir dépensé des milliards de dollars ? »

Comprendre : la lutte contre le terrorisme est un sujet bien trop profond pour prétendre le résoudre d’un virement bancaire. Mais ce n’était pas forcément dans l’intérêt de CBS que de l’avouer. Car la chaine, empêtrée dans une affaire de scandale sexuel en interne, en proie à une instabilité chronique en matière de gouvernance, n’a pas forcément bonne presse. Dans ce contexte, elle semble prête à tous les coups tordus pour reconquérir de l’audience et prouver que sur le plan de l’audimat au moins, elle peut faire montre de résistance. Quitte à verser dans le sensationnalisme et se soumettre à la très actuelle loi du buzz. Tant mieux pour la chaine américaine, qui s’est retrouvée dans tous les médias de la planète – ou presque. Tant pis pour le journalisme.

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