Ombres et lumières du miracle sud-coréen

Rédigé par notre équipe le 05 mars 2019.

Corée du sud

Avec un PIB de 1411 milliards de dollars en 2016, la Corée du Sud s’est imposée comme la onzième puissance mondiale et la quatrième économie asiatique derrière la Chine, le Japon et l’Inde. Un miracle économique pour un pays qui était encore parmi les plus pauvres du monde dans les années 1950. Une performance qu’elle doit notamment à son dirigeant historique Park Chung Hee.

Vu d’Europe, le succès économique de la Corée du Sud relève du véritable miracle. Un décollage économique quasi unique dans l’Histoire pour un pays moins peuplé que la France et ballotté tout au long de son Histoire entre ses puissants voisins chinois ou japonais. Comment la Corée du Sud a-t-elle réussi ce tour de force de passer du statut de nation en situation d’urgence humanitaire à celui de puissance mondiale en un demi-siècle ?

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale (qui avait débuté en Asie quasiment en 1931, avec l’invasion japonaise de la Mandchourie) la Corée est une nation ravagée. Colonie japonaise depuis 1910, elle sort du conflit exsangue, occupée au sud du 38e parallèle par les États-Unis et au Nord par les Soviétiques. Deux républiques se mettent en place, une nation partagée entre deux modèles. En juin 1950, les forces communistes du Nord envahissent le Sud, puis seront repoussées par les forces occidentales, et le renfort de Pékin permettra de fixer la ligne de front à nouveau sur le 38e parallèle en 1953.

Un conflit qui gèle une opposition qui dure encore, et que Donald Trump peine à débloquer. La guerre fera près de 4 millions de victimes civiles et l’ensemble de la péninsule est ravagée. La Corée aura été plus bombardée que le Japon ou l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais à la sortie de la guerre, c’est le modèle centralisé communiste, organisé autour de l’idéologie patriotique et autosuffisante « juche » qui permet à la Corée du Nord de prendre son envol économique. Riche des matières premières, fer et charbon, profitant des subsides de la Chine et de l’URSS, le régime de Kim-Jong il, implacable dictature marxiste, arrivera à faire de son pays une puissance industrielle en moins de dix ans. Selon l’historien américain Charles K. Armstrong, « la Corée du Nord avait probablement, au milieu des années 50, le plus haut taux de croissance industrielle au monde ».

Contraste cruel avec la Corée du Sud, deux fois plus peuplé, mais bien plus pauvre en matières premières et en ressources (uniquement les champs de riz) qui est tenu à bout de bras par la puissance américaine à la sortie de la guerre. Pour l’homme politique américain Paul Wolfowitz, qui travaillait alors sur le sujet de la Corée auprès du Département d’État américain, « La Corée était décrite comme un cas désespéré, sans ressources naturelles, corrompue, murée dans un confucianisme conservateur réticent au travail manuel ». Le tout couronné par le régime impopulaire de Syngman Rhee en place depuis 1948.

Au tournant des années 1960, la situation paraît désespérée en Corée du Sud.

Un miracle économique, mais à quel prix ?

En 1961, un général inconnu met fin à la situation insurrectionnelle que traverse le pays depuis un an qui avait conduit à la chute de Syngman Rhee. Ce militaire, c’est Park Chung Hee. Obsédé par la menace militaire — et économique — que fait peser la Corée du Nord sur son voisin du Sud, la junte au pouvoir va lancer un vaste programme de réforme, à l’origine du miracle sud-coréen.

Celui qui se compare à Bismarck, Napoléon ou Atatürk envoie des milliers de travailleurs coréens exercer en Allemagne de l’Ouest, rapportant des devises au pays, lance un vaste plan quinquennal, finance le développement d’industries lourdes et mise sur l’exportation pour propulser l’économie de son pays. La Corée du Sud se lance dans l’exportation massive d’acier, de bateau, de voiture et de sa main d’œuvre docile et bien formé. Ses chantiers à l’étranger, avec ses propres salariés coréens et ses propres entreprises, rapportent jusqu’à 10 milliards par an. Pari gagnant : les exportations croissent au rythme annuel de 30 % entre 1962 et 1982.

Dans ce contexte de production et d’exportation, de gigantesques conglomérats, les « chaebols » font leur apparition (Samsung, Hyndai, LG…). Des entreprises qui profitent largement de la main-d’œuvre coréenne à très bas coût issu de l’exode rural, mais aussi de la diplomatie de Park Chung Hee qui normalise les relations avec le Japon. Une stratégie permettant à Séoul de recevoir 300 millions de dollars de réparations de guerre, 200 millions de dollars de prêt, et les investissements de centaines d’entreprises japonaises.

En 1975, en termes de revenu par tête, la Corée du Sud capitaliste dépasse la Corée du Nord communiste. Le décollage de la nation sud-coréenne a commencé, et ne s’arrêtera plus jusqu’à aujourd’hui.

Mais ce « décollage » économique a eu un coût très lourd : bénéficiant tout au long de la guerre froide de l’aide américaine (et des possibilités d’exportations sur le territoire américain), Séoul s’est trouvé dans une position de dépendance à l’égard de Washington. Une situation qui conduit la junte militaire à envoyer ses meilleures divisions épauler les soldats américains au Viêt Nam en 1965. Une opération militaire encore « honteuse » pour l’armée sud-coréenne, dont les troupes ont violé plusieurs milliers de jeunes vietnamiennes. Entre 5000 et 30 000 enfants sont nés de ces viols, des « Lai Dai Han », qui subissent aujourd’hui le rejet et l’ostracisme de leur communauté.

Enfin, les « années Park Chung Hee », c’est aussi une dérive autorité du pouvoir. Le dirigeant de la junte réprime les mouvements populaires et les syndicats, maintenant la croissance des salaires à un niveau nettement inférieur à la croissance de la productivité. Un atout pour la croissance économique à l’époque, mais un drame démocratique. Des milliers d’opposants sont arrêtés. En 1971, Park Chung Hee se proclame président à vie.

Il sera finalement assassiné en octobre 1979 et les premières élections libres organisées dans le pays n’auront lieu qu’en 1987. Si la croissance économique sud-coréenne a été époustouflante, c’est au prix de terribles exactions au Vietnam, les fameux « Lai Dai Han », et d’une chape de plomb militaire qui va corseter le pays pour 20 ans.

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