Viol de guerre : la lutte contre l’oubli

Rédigé par Notre équipe le 05 juillet 2019.

Perpétrées par les vainqueurs comme les vaincus, les violences sexuelles sont aujourd’hui encore utilisées comme armes lors des conflits armés. Pour les victimes, la douleur physique s’accompagne d’un traumatisme psychologique aggravé par le silence qui persiste souvent autour de ces viols.

Le 19 juin dernier, la Journée internationale pour l’élimination des violences sexuelles en temps de conflit est venue rappeler au monde entier une dure réalité, souvent oubliée et méconnue. Depuis les années 90, le viol est devenu une véritable arme de guerre, de la Bosnie à la Syrie en passant la République Démocratique du Congo ou la Libye. Aussi douloureux que tabou, ce fléau a cependant été mis sur le devant de la scène médiatique le 5 octobre 2018, lors de l’attribution du Prix Nobel de la Paix à deux combattants contre les violences sexuelles faites aux femmes. La distinction symbolique a en effet été décernée conjointement au Congolais Denis Mukwege, le chirurgien gynécologue connu pour « réparer » les corps féminins mutilés, et à l’Irakienne Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle de Daesh. Depuis, une prise de conscience semble enfin être intervenue quant à l’urgence de lutter ces crimes de guerre et soutenir leurs victimes.

En novembre 2018, Lord Tariq Ahmad de Wimbledon, représentant du Premier ministre britannique pour la prévention de la violence sexuelle en temps de conflit, avait ainsi affirmé la volonté du gouvernement de s’engager plus activement sur le sujet en débloquant une aide supplémentaire de 500 000 livres sterling (environ 558 millions d’euros) pour financer des actions dans plusieurs zones de conflits et d’urgence humanitaire. Un nouveau règlement, le code Murad, avait également été adopté pour faciliter la collecte de preuves de violences sexuelles dans les situations de guerre. Le 11 juin 2019, l’engagement britannique s’est matérialisé par l’inauguration par Nadia Murad d’une statue à Church House, près de Westminster. Cette œuvre baptisée La mère et l’enfant rend hommage aux victimes de viols en temps de guerre, et plus particulièrement à celles défendues par l’association Justice for Lai Dai Han, organisatrice de l’événement.

 

Les victimes oubliées de la guerre du Vietnam, du Débarquement et des « maroquinades »

Le cas des Lai Dan Hai est un exemple poignant de la souffrance engendrée par les violences sexuelles perpétrées dans les zones de conflit. Dans les années 70, des milliers de femmes vietnamiennes, parfois âgées d’à peine 12 ou 13 ans, ont été violées par des soldats sud-coréens qui épaulaient l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam. Plus d’un demi-siècle après, près de 800 survivantes attendent toujours que la Corée du Sud reconnaisse sa responsabilité et présente ses excuses. Contraintes au silence et à l’oubli, ces femmes doivent également supporter une double peine : celle des injustices infligées aux 5 000 à 30 000 enfants nés de ces viols. Ces « sang-mêlé » ‒ Lai Dai Han en vietnamien ‒ subissent en effet de nombreuses discriminations dans leur propre pays, allant même jusqu’à l’exclusion. La statue inaugurée à Church House a donc pour but de les sortir de l’oubli afin d’inciter Séoul et Hanoi à reconnaître leurs torts et à améliorer leur situation sociale et matérielle. Mais les blessures du passé ne resurgissent pas qu’au Vietnam. Hasard du calendrier : c’est en Normandie, à l’occasion du 75e anniversaire du Débarquement du 6 juin 1944, que le calvaire de milliers de femmes est revenu dans l’actualité, quelques jours seulement avant la Journée internationale pour l’élimination des violences sexuelles en temps de conflit.

Selon les historiens, près de 3 500 viols auraient été commis en France entre l’arrivée des soldats américains sur les plages normandes et la fin de la guerre en juin 1945. Plusieurs ouvrages et témoignages relatent ces exactions des libérateurs qui, poussés par l’alcool et la réputation frivole attribuée aux femmes françaises, se seraient octroyé un droit de cuissage sur la gent féminine locale. Rien qu’au moins de juin 1944, 175 GI’s auraient été accusés de viol en Normandie. D’après l’historien américain Robert Lilly, leur nombre total serait même sous-estimé, beaucoup de victimes n’ayant pas eu le courage ou la possibilité de se plaindre auprès de la police. Ces exactions ont débouché sur 152 accusations, dont 67 condamnations à perpétuité et 49 à la peine de mort. Mais à l’image des Américains, les soldats français traînent aussi de sombres secrets. En mai 1944, après avoir libéré la province de Frosinone, dans la région centrale du Latium, les troupes coloniales françaises ont fait subir aux habitants des villages des violences sexuelles tout aussi atroces. Plus de 75 ans après, quelques survivants se souviennent encore de ces « maroquinades » (mot italien pour désigner ces viols de masse pratiqués par des troupes majoritairement originaires d’Afrique du Nord) et la France ne s’est jamais officiellement excusée. Là aussi, l’oubli s’ajoute à la souffrance physique et psychologique pour former un sentiment d’injustice que l’on imagine insupportable. Autant de raisons de renforcer les mesures d’accompagnement des victimes et de prévention des futures violences.

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