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Le dangereux mythe du Paris agricole

Rédigé par notre équipe le 14 novembre 2019.

Paris doit-elle devenir une ville agricole ? La question aurait fait sourire il y a quelques années, elle devient malheureusement de plus en plus sérieuse. Porté par des écologistes urbains peu aux faits des réalités du terrain, un nouveau mantra s’est imposé dans les débats sur l’aménagement du territoire : il faudrait à tout prix transformer nos centres urbains et leur périphérie en zones de production agricole. Une politique dangereuse d’un point de vue économique et environnemental, qui risque de nous de coûter très cher.

C’est à l’occasion du troisième Conseil de défense écologique, qui s’est tenu le jeudi 7 novembre, que le gouvernement a annoncé l’abandon du projet de construction d’ EuropaCity, site de loisirs et de commerces qui devait voir le jour en 2027 à Gonesse, dans le Val-d’Oise. Les arguments environnementaux ont été les principaux éléments de langage de l’exécutif pour annoncer sa décision : « Nous avons eu du mal à arrimer la promesse écologique de l’acte II du quinquennat par des décisions concrètes ; cette fois, nous avons une masse critique qui nous permet d’afficher la couleur verte », a confié l’Élysée.

À quelques mois des élections municipales et sur un sujet — l’écologie — qui n’a jamais été aussi en vogue, cette annonce est autant une décision politique qu’un coup de communication. Saluée par les responsables associatifs opposés au projet, l’annonce gouvernementale amplifie pourtant le flou sur l’avenir de la zone concernée dans le Val d’Oise. Le Triangle de Gonesse, dans le grand Roissy au Nord de Paris, attendait beaucoup des 10 000 emplois annoncés. La colère du maire de Gonesse, qui a estimé que son territoire « a subi une exécution en règle » révèle les fractures politiques, mais aussi géographiques et sociales sur ce sujet.

Quel avenir pour le Triangle de Gonesse désormais ? Pour les opposants au projet, il pourrait bien s’agir d’une victoire à la Pyrrhus : l’État maintient sa volonté d’urbaniser la zone et ne remet pas en cause la ligne 17 du Grand Paris Express (même si l’équilibre économique de celle-ci dépendait en grande partie des 30 millions de visiteurs annuels qu’EuropaCity promettait d’accueillir). Ainsi, « le gouvernement prend le risque de fâcher à la fois les partisans d’EuropaCity et les adversaires écologistes du projet, qui rejettent toute urbanisation du Triangle de Gonesse », souligne le Monde. Car en réalité, quel que soit le projet qui sera finalement retenu par l’État pour ce territoire, il sera invariablement « trop bétonné » pour une opposition qui tient absolument à développer une ferme sur ce territoire pollué, entre deux aéroports et une autoroute. Il faut dire que l’idée est à la mode, pour le meilleur et pour le pire.

 

Fausse bonne idée

Rapprocher les zones de production agricole des centres urbains : sur le papier, l’idée est séduisante. Et appliquée intelligemment, elle pourrait, dans une certaine mesure, participer à un développement urbain plus harmonieux pour nos villes modernes dans les années à venir. Mais comme le dit le proverbe « la critique est facile, l’art est difficile » : la mise en place de solutions concrètes pèche bien souvent par un dangereux manque de réalisme.

Toujours dans le triangle de Gonesse, les opposants à Europacity ont ainsi monté le projet dit « CARMA » (Coopération pour une ambition agricole rurale et métropolitaine d’avenir), afin de « transformer le Triangle de Gonesse en zone de production maraîchère, céréalière et d’élevage de qualité ». En somme, une ferme de plusieurs dizaines d’hectares aux portes de Paris. Un contre-projet que l’État n’a pas jugé crédible pour se substituer à Europacity : insuffisamment chiffré et difficilement faisable, il ne répond pas à l’urgence sociale du territoire (moins d’une centaine de créations d’emplois).

Il n’empêche : les partisans de CARMA continuent de défendre cette transformation idyllique et « écologiquement correcte » du territoire. Leur lutte sur le Triangle de Gonesse n’est donc pas près de se terminer. Il faut dire que jusqu’à la mairie de Paris, ce type de slogan fait florès. Au risque de défendre des projets infaisables et de gâcher ce qui pourrait être une politique intelligente de développement urbain.

En octobre dernier, Anne Hidalgo, en pleine campagne pour sa réélection, proposait ni plus ni moins son « CARMA » à elle : une coopérative agricole écolo autour de Paris, pour alimenter les écoles de la capitale. Et là encore, l’enfer est pavé de bonnes intentions : pour atteindre cet objectif, la mairie de Paris serait obligée de « racheter directement des fermes, prendre une participation dans les exploitations agricoles existantes et faciliter l’installation de nouveaux agriculteurs ». Un gouffre économique pour les finances de la ville, elle qui est déjà bien endettée. D’après les chiffres de la fédération nationale des Safer (sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural), le prix des terres agricoles françaises n’a jamais été aussi élevé. Entre 1997 et 2016, il a augmenté de 54 % en valeur constante, à 6 030 euros/ha en moyenne. Un véritable record.

Avec les Hauts-de-France et la Normandie, l’Île-de-France fait partie des trois régions affichant le prix du foncier rural le plus cher. « Ces zones correspondent à des terres de grandes cultures ou à des terres irrigables avec des cultures à forte valeur ajoutée à l’hectare », expliquent les Safer.

 

Sacrifier l’écologie sur l’autel de l’idéologie 

En 2017, la valeur vénale des terres labourables et des prairies naturelles, pour les terres agricoles d’au moins 70 ares, libres à la vente, atteignait en moyenne 9 970 euros par hectare en Seine-et-Marne, 9 780 euros dans les Yvelines, 10 540 euros dans l’Essonne et 8 790 euros dans le Val-d’Oise.

Compte tenu de ces prix, qui pourraient continuer à grimper en raison des taux d’intérêt exceptionnellement bas, l’idée d’Anne Hidalgo pourrait s’avérer être incroyablement coûteuse.

À cela s’ajoute la pénurie sur le marché du travail agricole. En France, 70 000 postes ont du mal à être pourvus, dont 10 000 CDI. Si toutes les régions sont concernées, l’agriculture en Île-de-France fait face à la concurrence directe d’autres métiers non qualifiés moins contraignants.

Enfin, le climat de la région est peu adapté à l’agriculture biologique qui, sans surprise, se développe principalement dans les régions les plus ensoleillées de l’Hexagone. D’après un rapport récent de l’Agence bio, près de 60 % des fermes et des surfaces conduites en bio se situent dans quatre régions : Occitanie (507 242 ha), Nouvelle-Aquitaine (275 953 ha), Auvergne-Rhône-Alpes (251 976 ha) et Pays de la Loire (192 211 ha).

Si la région-capitale fait des efforts considérables en la matière, son climat trop humide représente un frein réel au développement de l’agriculture biologique. Si bien que pour fournir les 30 millions de repas visés par la mairie de Paris, il faudrait exploiter 600 ha, soit… une surface trois fois plus importante que celle envisagée par Anne Hidalgo.

Autant dire que ce projet, comme bien d’autres, sacrifie l’écologie sur l’autel de l’idéologie. Alors qu’une meilleure interpénétration des espaces urbains et agricoles sera indispensable dans les années à venir, les politiques d’aménagement du territoire sont polluées par des projets médiatiques, calibrés pour les enjeux électoraux. À ce titre, Paris, qui devrait dans l’idéal devenir une ville-modèle pour une nouvelle approche entre citadins, nature et alimentation, est malheureusement pour l’instant prisonnière d’une vision irénique de la ruralité et de l’agriculture.