/>

Affaire Mediapart – Nagui : de quel service public voulons-nous ?

Rédigé par notre équipe le 17 juillet 2020.

Nagui FTV Mediapart

Le pure player remet en cause les conditions contractuelles liant France Télévisions à l’animateur-producteur Nagui. Les accusations de Mediapart rendues publiques le 17 juillet sont révélatrices d’un biais idéologique, selon lequel un « bon » service public devrait forcément être déficitaire.

A l’image d’un milliard d’êtres humains, les Français se sont confinés pendant de très longues semaines. Sommés de rester chez eux, l’écrasante majorité de nos concitoyens n’ont pas eu la chance de pouvoir fuir les grandes villes pour une résidence secondaire où profiter d’un jardin. Pour de nombreuses familles, le confinement a rimé avec angoisse, ennui, tensions. Les foyers avec enfants ont dû déployer des trésors d’imagination pour occuper et canaliser des bambins qui, privés d’école, n’avaient qu’une envie : gambader à l’air libre. Les ménages les plus défavorisés, ceux dont les membres s’entassent dans de minuscules appartements, ont subi une forme de double peine. Passer le temps est devenu un défi. Seules échappatoires : la lecture, la musique, le téléphone, Internet, les réseaux sociaux… Et la télévision, bien-sûr.

Faire de la télévision coûte cher, et ce n’est pas une surprise

Dans ce contexte, il est vrai tout à fait exceptionnel, la polémique soulevée par Mediapart est particulièrement malvenue. Pas tant par les faits que le pure player fondé par Edwy Plenel prétend révéler que par la conception, très fortement teintée d’idéologie, du service public que le journal semble faire sienne. Un bref rappel de « l’affaire » s’impose : les équipes de Mediapart ont mis la main sur un document confidentiel, une lettre datée du 24 mai 2017, adressée par la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, au présentateur et producteur bien connu des téléspectateurs français, Nagui. Il s’agit dans cette missive de déterminer les contours du partenariat liant, pour trois ans, la télévision publique française à Air Production, la société de production dirigée par Nagui et détenue par le groupe Banijay.

Comme il est d’usage dans ce type de document, un certain nombre de clauses sont précisées dans les trois pages du courrier : les titres et formats des émissions envisagées – « N’oubliez pas les paroles », « Tout le monde joue avec… », « Tout le monde veut prendre sa place », « Taratata », etc. –, leur fréquence et créneaux horaires de diffusion, des clauses d’audimat, divers engagements mutuels et, bien évidemment, les conditions financières liant les deux parties. C’est, on s’en serait douté, sur ces dernières que les journalistes de Mediapart, feignant de découvrir que faire de la télévision coûte de l’argent, concentrent leurs questions. Les montants en jeu apparaissent, et c’est bien compréhensible, élevés au regard des préoccupations quotidiennes de la plupart des téléspectateurs. Mais ne sombrons pas dans l’hypocrisie : tout le monde sait qu’un film ou un épisode de série coûte cher, très cher, à produire. La simple réalité économique de l’offre et de la demande s’applique à ce cas. Les vedettes, très demandées, coutent chères. Si leurs exigences financières ne sont pas respectées, elles partiront à la concurrence et, avec elles, les précieuses audiences qui dictent le modèle économique des chaînes de télévision, publiques comme privées. D’autant que, comme n’ont pas manqué de le faire remarquer des internautes sur Twitter, les 100 millions évoqués par Mediapart, qui aime tant maintenir ses lecteurs dans la confusion, ne représentent absolument pas le salaire de Nagui, mais bien la « rémunération » de Air Productions, la société de l’animateur. Un point crucial qu’a été contraint de préciser M. Plenel sur le réseau social quelques heures après la diffusion de l’article. Peut-être Mediapart souhaiterait revenir au temps béni de l’ORTF et ne pas accepter la concurrence dans le secteur audiovisuel ?

Les émissions de Nagui, un succès populaire et financier

Mais là n’est pas le nœud du problème. Le problème, pour les enquêteurs de Mediapart, persuadés de tenir une nouvelle « affaire des animateurs-producteurs » telle que celle qui avait éclaboussé le service public au cours des années 1990, c’est que l’argent des contribuables n’a pas à financer si grassement des sociétés privées comme celle de Nagui. Qu’il s’agit, en quelque sorte, d’un cadeau accordé sans contrepartie véritable à un animateur star auquel rien ne peut être refusé. Que les diverses conditions contenues dans le document confidentiel en leur possession s’apparentent, de leur point de vue, à une forme de blanc-seing donné au producteur, quelles que soient les audiences futures de ses émissions. Non-respect des procédures internes à France Télévisions, rémunérations extravagantes de Nagui et de sa société, échecs d’audiences, flou entretenu autour de certaines conditions contractuelles… : et si les accusations portées par Mediapart ne reposaient, finalement, que sur une divergence fondamentale de conception du service public ? Mediapart omet de préciser que ces dépenses sont justifiées par le simple fait que Nagui rapporte plus qu’il ne coûte au groupe. Nul doute que France Télévisions, malgré sa mission de service public, reste guidé par des impératifs de rentabilité. Si Nagui n’avait pas les audiences nécessaires ou venaient à perdre en notoriété, son contrat serait immédiatement rompu ou ses prétentions économiques revues à la baisse.

Et si les émissions de Nagui n’étaient, tout simplement, pas assez chics pour les journalistes de Mediapart ? Trop prolo, pas assez intello ? Trop populaires, pas assez bobo ? Car l’argumentation de Mediapart ne résiste pas à l’analyse des faits : les émissions produites et présentées par Nagui représentent un incontestable succès pour France Télévisions. Les seules du groupe, en l’espèce, à être intégralement financées par la publicité et non par la redevance télévisuelle ; et donc les seules à ne pas être déficitaires, les seules à ne pas reposer, précisément, sur l’argent du contribuable. La seule question qui vaille est aussi la seule que Mediapart ne pose pas : de quel service public voulons-nous ? D’un service nécessairement déficitaire, élitiste, voué à creuser les finances publiques ? Ou d’un service populaire, financièrement excédentaire et tourné vers la jeunesse et le divertissement à une heure de grande écoute ?

 

Laisser un commentaire