Camarade Staline, Petit Père des Peuples

Il faut s’interroger sur la différence de traitement qui est encore aujourd’hui faite à Adolf Hitler, incarnation du mal absolu, et à deux autres dictateurs tout aussi sanglants, Staline et Mao Tsé-toung. Tous les trois sont d’abord des criminels de masse. C’est leur caractéristique commune. Pour autant, Staline et Mao Tsé-toung conservent encore une légitimité larvée. Ils représenteraient des mouvements historiques et idéologiques d’une certaine manière respectables, puisqu’ils se seraient inscrits tous les deux dans une sorte de dynamique moderne en lutte contre l’archaïsme des régimes qu’ils ont abattus.

Une comptabilité morbide mais nécessaire

Les chiffres parlent en effet, et ce au-delà de l’antienne liée à la prétendue indignité qu’il y aurait à comparer, en tout cas à l’aune du nombre de leurs victimes, des régimes intrinsèquement différents de nature. 

Indépendamment du bilan humain total de la deuxième guerre mondiale, on s’accorde à dire que les victimes de l’holocauste représentent près de 6 millions de morts. Il faut y ajouter le compte des massacres opérés par les troupes nazies en Russie et dans les territoires conquis, incluant des populations juives. Il faut parler là de plusieurs millions de morts supplémentaires. Et ne jamais oublier les civils, notamment français, déportés et liquidés dans les camps.

Staline lui, en digne héritier de Lénine, continuera l’œuvre de liquidation systématique de toute opposition à partir de 1924. On parle de 20 millions de morts « directes », hors comptabilité des déportés dans les camps du Goulag… 

Mao de son côté bat tous les records, si l’on peut dire. Simon Leys évoque le chiffre effrayant de 70 millions de morts. La Révolution Culturelle, chérie des maoïstes du quartier latin, aurait causé à elle seule la mort de 5 à 10 millions de Chinois. 

En France, c’est Stéphane Courtois, avec Le Livre Noir du Communisme en 1997, qui permettra d’avoir la mesure des crimes de masse perpétrés au nom de Marx, non sans que son auteur essuie l’accusation d’anticommunisme primaire.

C’est dire qu’au delà de la spécificité des crimes racistes nazis, de la Shoah, les comptes sont atroces dès lors qu’il sont le résultat d’un projet politique totalitaire. Mais ils restent absolument horribles et majeurs dans la compréhension de l’histoire du XXe siècle.

Les leçons de l’Histoire

L’histoire du régime nazi a fait l’objet d’une analyse profonde, sans cesse actualisée, et qui sert à l’édification de la jeunesse à tout le moins occidentale. On comprend aujourd’hui comment un régime politique, conçu et mis en place démocratiquement à l’origine, peut se transformer en machine à tuer. Le manque de vigilance, l’indulgence coupable et les compromissions politiques européennes ont permis l’avènement du régime nazi et finalement le déclenchement d’une guerre mondiale. 

On fait visiter le camp d’Auschwitz aux jeunes Français, on enseigne l’histoire de la Shoah et diffuse abondamment des documentaires sur les crimes nazis avant et durant la deuxième guerre mondiale. Le chaos nazi fait partie de notre culture. Mais pour combien de visites dans les vestiges du Goulag, tandis que la répression chinoise est quasiment absente des médias ?

Il y a là une sorte d’incongruité, de différence de traitement qui interpelle. Car au fond, pourquoi ne faudrait-il pas prémunir notre jeunesse contre les dérives qui ont constitué les prémisses de tous les grands crimes de masse ? Il faut donc chercher à comprendre ces différences de traitement.

L’idéologie de la révolution

Les régimes soviétiques et communistes chinois bénéficient encore aujourd’hui d’une indulgence qui ne s’explique que par leur racine idéologique commune, le marxisme. Théorie, mais aussi analyse séduisante et souvent utile, elle donne au marxisme une aura sympathique. Car finalement, où est le mal à s’attaquer par la force à des régimes vieillissants et archaïques comme l’Empire russe et la Chine féodale ? Et puisque ces vieux régimes ne sont pas démocratiques, la révolution est considérée comme la seule solution possible. 

La France, en particulier, a scandé son histoire en se révoltant contre la monarchie et ses tentatives de restauration. La révolte et la contestation violente sont devenues en quelque sorte des qualités. Le régime soviétique a eu des relais profonds dans les sociétés occidentales. Quant au maoïsme, il gardait encore de nombreux aficionados dans les années 70. Bon nombre des apparatchiks de la gauche tiennent toujours aujourd’hui les rênes du pouvoir profond en France. 

Un Jean-Luc Mélenchon pouvait encore tenir un discours fleuve aux pieds la statue équestre de Simon Bolívar à Paris à l’occasion du décès de Fidel Castro. Quant au Che, qui pourtant commandait des pelotons d’exécution à la Havane, il reste un exemple de l’homme en légitime révolte. 

Léon Trotski expulsé d’URSS par Staline sera à l’origine de la création, en France, de la Ligue Communiste, au début des années 30. Ce mouvement va essaimer pendant des décennies dans la gauche marxiste française. Il répond en réalité au renoncement de Staline d’exporter la révolution. Le trotskisme représente la permanence du mouvement marxiste révolutionnaire internationaliste. Lutte ouvrière, la Ligue Communiste Révolutionnaire comptent aujourd’hui des soutiens forts et irriguent l’essentiel de la gauche radicale, avec un succès non négligeable lors des élections. Le Nouveau Parti Anticapitaliste et son porte-parole Olivier Besancenot donnent l’image d’un mouvement révolutionnaire jeune et créatif.

Que Léon Trotski ait été un criminel est allègrement oublié, car on le connait essentiellement à cause de son assassinat par Amon Mercader en 1941 à México. Il déclarait dès le 1er décembre 1917 : « Dans moins d’un mois, la terreur va prendre des formes très violentes, à l’instar de ce qui s’est passé lors de la grande révolution française. Ce ne sera plus seulement la prison, mais la guillotine, cette remarquable invention de la grande révolution française, elle a l’avantage reconnu de raccourcir un homme ». Il s’illustrera en passant par les armes plus de 6 500 marins à Kronstadt en 1921, après leur reddition. Mais l’homme reste chez nous un phare de la pensée… Au point, a-t-on appris récemment, que le préfet de police Lallement l’a cité dans ses voeux pour 2021 : « Je suis profondément convaincu, et les corbeaux auront beau croasser, que nous créerons par nos efforts communs l’ordre nécessaire. Sachez seulement et souvenez-vous bien que, sans cela, la faillite et le naufrage sont inévitables ».

On comprend là les racines d’une indulgence coupable et largement répandue, qu’il faut sans cesse dénoncer. 

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A propos de l'auteur Thierry Sautier

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