Guerre du Sahel, nouveau Vietnam pour la France ?

La guerre du Sahel, qui mobilise une partie importante des forces armées opérationnelle françaises, est-elle devenue un nouveau bourbier ? Depuis 2003, et dans les suites de la défaite des guérillas armées opposées au pouvoir algérien, les pays du Sahel, tous anciennes colonies françaises, la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchador l’essentiel sont le siège de mouvements armés islamistes qui mettent en cause la pérennité de ces états. La désagrégation de l’État libyen à la suite de l’intervention française irresponsable engagée par Nicolas Sarkozy n’a fait qu’aggraver la situation sécuritaire dans l’ensemble de la région. La France a décidé de contenir les mouvements terroristes et ainsi protéger l’intégrité des états les plus menacés, et au premier rang le Mali et le Niger.

Des géographies humaine et politique devenues contradictoires

Il faut avoir à l’esprit le fait que tous les pays concernés, y compris l’Algérie qui n’échappe pas au conflit, sont le produit de découpages artificiels au cours et dans les suites de la colonisation française. Aucun de ces pays ne correspond la réalité d’une une nation. 

L’Algérie, qui n’était pas autre chose qu’une définition extensive de l’Algérois, a été créée par les Français à partir de la colonisation en 1830. Auparavant, seule la région côtière était administrée par le Bey d’Alger. L’essentiel de cet immense pays aujourd’hui était le territoires des nomades, par définition incontrôlé. Lors de la préparation de l’indépendance de l’Algérie, le général De Gaulle s’était posé la question de savoir s’il fallait y intégrer son immense grand sud. Sa décision de conserver cette région dans la nouvelle Algérie indépendante était donc purement liée à la politique française nucléaire et énergétique, déconnectée des réalités du pays nouvellement créé.

La Mauritanie est le résultat d’un accord passé en 1891 entre la France et le roi de l’Adrar, permettant à notre pays d’asseoir sa souveraineté sur une vaste zone désertique située en gros entre le sud du Maroc et le nord du Sénégal. Là encore, il n’existait aucune cohérence ethnique dans cette partie de l’Afrique. L’ethnie qui disposait alors du pouvoir était celle des Beidanes, appelés « maures blancs », et c’est naturellement sur celle-ci que la France s’est appuyée pour gérer le territoire. Encore aujourd’hui, la quasi-totalité du personnel politique est constituée par cette ethnie qui est loin d’être majoritaire.

Quand aux Mali, Niger et Tchad, ils sont le pur produit du découpage administratif de territoires par un pays colonisateur faisant fi des populations qui y vivaient. Il n’y a évidemment rien à voir entre un nomade du Tibesti, situé au sud libyen, et un pasteur du sud Tchad, frontalier du territoire de l’Oubangui-Chari, la République Centrafricaine d’aujourd’hui. 

La zone concentre donc tous les handicaps territoriaux, humains, politiques et économiques à la constitution de nations homogènes.

Une région en proie à l’islamisme

L’Islam était certes déjà largement répandu, mais il ne constituait qu’une religion parmi d’autres, sans structurer politiquement ces immenses contrées. La montée en puissance de l’islamisme dans cette région n’est pas nouvelle. Dès après la deuxième guerre mondiale, l’islam, religion sinon majoritaire mais en tout cas la plus structurante, a très vite constitué une colonne vertébrale idéologique à de nombreux mouvements politiques transcendant les frontières coloniales. 

La première explosion de l’islamisme s’est produite en Algérie, dès lors que le pouvoir, corrompu jusqu’à la moelle, n’arrivait plus à contrôler sa population avec sa politique de distribution de prébendes et d’allocations diverses. À partir de l’interruption du processus électoral de la fin 1991 qui donnait mathématiquement le pouvoir aux islamistes regroupés dans le Front Islamiste du Salut, le mouvement se militarisa dans le Groupement Islamiste Armé et l’Armée Islamiste du Salut. Leur défaite militaire entraîna la dissémination de groupes armés dans toute la région. La jonction militaire avec des groupes de combattants issus de la guerre en Afghanistan acheva l’internationalisation de la rébellion et les liens des salafistes avec Al-Qaida la constitution d’Al-Qaida au Maghreb Islamiste, l’AQMI.

Les bases arrières du mouvement islamiste gangrenaient les pays voisins, de sorte que le terrorisme islamiste devenait sinon un mode de révolte contre les États, en tout cas une cause de déstabilisation de la région du Sahel. 

Une alliance objective des contestations nationales

Des nombreuses ethnies non représentées au plan politique ont trouvé dans le mouvement islamiste armé les moyens de résister aux pouvoirs centraux et de structurer leur combat. Ainsi les Touaregs et plus généralement les peuples nomadisant sont devenus des alliés de choix au mouvement islamiques. Territoire immenses et routes économiques incontrôlées par l’État ainsi qu’un maillage ethnique subtil ont donné là à l’islamisme radical et armé des moyens de se diffuser largement. 

Le terrorisme islamique s’est en outre servi des multiples antagonismes nord-sud entre les peuples éleveurs des régions les plus désertiques et les agriculteurs du sud. Ces populations du nord ont toujours été défavorisées par les pouvoirs centraux et ont alors à de nombreuses occasions fait alliance objective avec le mouvement islamique armé.

Le Mali et le Niger concentrent idéalement ces contradictions, source de conflits récurrents. États centralisés mais faibles, corrompus et n’administrant qu’à peine leur territoires du nord, ils représentent alors une région, bien au-delà des frontières nationales, extrêmement propice au développement des groupes armés.

L’intervention française

Jusque là, au début des années 2000, la France gérait plutôt pacifiquement son soutien à ses anciennes colonies. Aide au développement, subventions aux budgets nationaux, et entretien de bases militaires suffisaient à maintenir l’existence de ces pays amis et y protéger nos intérêts..

Seule l’Algérie avait pu, en gagnant une guerre civile sanglante et au prix d’une répression sévère, mater le mouvement islamique. Mais tous les autres pays de la région seront en proie à de multiples actions violentes ; application extrême de la charia, prises d’otages et/ou exécutions d’occidentaux, attaques d’exploitations minières, et essaimage de groupes terrorisant les populations au prix de massacres déstabiliseront très profondément la région et mettront directement en péril l’existence même de certains États.

La France va alors concentrer sa présence militaire dans cette immense zone afin de lutter contre une multitude de mouvements armés, auquel les états nationaux étaient incapable de résister. Le cas du Mali illustre cette évolution de l’action militaire de la France. En 2012, sous l’apparence d’une rébellion touarègue contre le pouvoir de Bamako, un conglomérat de mouvements armés passera à une offensive généralisée. Kidal, Gao et Tombouctou vont tomber, et les troupes islamistes s’engageront dans la conquête du pays entier en progressant vers le sud. C’est grâce à l’opération Serval qu’il sera mis fin à cette offensive généralisée. Mais le pouvoir malien, incapable de comprendre que la question touarègue était la clé, ne faisait aucune concession politique en ce sens. L’opération Barkhane va alors systématiser et pérenniser la présence opérationnelle de l’armée française dans la zone.

Et maintenant, que faire ?

Il est aujourd’hui acquis, les mêmes causes ayant les mêmes effets, que tant que les questions politiques nationales ne traiteront pas efficacement pas les contradictions sociales et ethniques, l’action de l’armée française, avec l’aide du Tchad notamment, sera condamnée à n’avoir que l’endiguement comme objectif.

Les conditions de libération de Sophie Pétronin et des ses compagnons, troqués contre des centaines d’activistes islamistes, montrent à quel point on ne veut pas, ici et là-bas, traiter le fond du problème.

Nouveau Vietnam ou nouvel Afghanistan, les qualificatifs importent finalement peu. L’acuité de la problématique tient au caractère trans-régional de ce conflit, qui fait que si la France venait à céder, c’est une partie considérable de l’Afrique qui serait durablement déstabilisée, et pour longtemps. Sans même parler de la perte non négligeable de nos approvisionnements en uranium…

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A propos de l'auteur Thierry Sautier

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