Relations franco-russes, pourquoi tant de haine ?

Nos relations avec la Russie sont-elles condamnées à être mauvaises ? Nos liens avec la Russie sont pourtant tout aussi forts qu’anciens, puisque depuis que notre Roi Hughes Ier s’est marié à Anne de Kiev le 19 mai 1501, le sang russe coule chez les Capétiens. Pendant la 1ère guerre mondiale, nous serons alliés de l’empire slave. Plus proche de nous, le Général De Gaulle n’hésitera pas, au-delà de son hostilité viscérale au communisme, à privilégier ses relations avec l’URSS, ne serait-ce que pour éviter une trop grande dépendance à l’égard des États-Unis. Mais pourquoi persistons-nous à nous aligner sur la politique américaine dans cette détestation de la Russie et de son méchant tyran, Vladimir Vladimirovitch Poutine ?

Des relations anciennes et profondes

Les monarchies française et russe entretiendront toujours des relations au premier chef culturelles. Les aristocrates et élites russes adoraient la culture française, au point que nombre d’entre eux parleront mieux le français que le russe. Omelette, opéra, passager, reportage, entracte, on ne compte plus les centaines de termes français adoptés par les Russes. On sait que Voltaire et Denis Diderot auront des relations avec l’impératrice Catherine II. Diderot participera même activement à sa politique d’acquisitions  pour le musée de l’Ermitage. Les oeuvres étrangères et notamment françaises constituent l’essentiel des collections, tandis que le Musée Russe, également à Saint-Pétersbourg, se concentre sur l’art russe. 

Encore, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris de 1900, la France érige l’imposant pont Alexandre III. Et au plan littéraire, les filiations franco-russes restent prégnantes. Andreï Makine en est l’archétype de l’amour des Russes pour la France. 

Une diaspora russe va se constituer en France, pays particulièrement apprécié des Russes. Elle sera alimentée à trois reprises ; d’abord l’émigration provoquée par la prise de pouvoirs des bolcheviks en 1917, qui a conduit une bonne partie de l’intelligentsia, très durement réprimée quand elle n’était pas tout simplement liquidée, à choisir la France, puis tout au long de l’époque soviétique, et enfin, certes dans une moindre mesure, lors de la déliquescence du pays ensuite de l’effondrement de l’URRS. On ne peut plus parler aujourd’hui d’une diaspora à proprement parler, puisque ces Russes se sont assimilés progressivement, à raison de leur grande proximité culturelle. 

Tous les signaux sont donc au vert pour favoriser de bonnes relations franco-russes, les Français n’ayant aucune propension à rejeter la population d’origine russe. Et pourtant, au plan des relations internationales, alors même que le réflexe anti-communiste à l’adresse des Russes n’a plus sa place chez nous, nos relations politiques sont sinon inexistantes, en tout cas empruntes d’une défiance persistante.

Les manifestations récurrentes du désamour

Ce sont les relations d’État à État qui sont affectées par une opposition exclusivement française. L’éducation en Russie, de bonne qualité même sous le régime soviétique, ne propage aucun sentiment anti-français aujourd’hui. Bien au contraire, la langue française, malgré la montée en puissance de l’anglais et l’allemand, reste appréciée, puisque plus de 10% des élèves apprennent notre langue. Ce chiffre est à comparer avec la situation de l’enseignement de la langue russe chez nous, proche du ridicule. Ceci explique cela ; l’influence de la France reste forte en Russie, alors que l’inverse n’est pas vrai.

On ne doit probablement pas négliger, en France, les vieux antagonismes issus de l’existence du bloc soviétique qui ont tout de même pesé lourd, dans les suites de la deuxième guerre mondiale jusqu’à l’effondrement de l’URSS. On aurait cependant pu penser que cet effondrement aurait permis la reprise de relations amicales, sinon apaisées, entre la France et la Russie. Il n’en fut rien. 

François Mitterrand, lors de sa bévue lors du putsch de Moscou, tentative de coup d’État contre Mikhaïl Gorbatchev, déclarera certes dans un premier temps vouloir attendre les intentions des « nouveaux dirigeants » du pays avant de prendre position. Mais pour l’essentiel, il gardera de vieux réflexes à l’égard de la Russie. Jacques Chirac, cultivé mais globalement atlantiste, conservera une défiance bien lointaine des idées de De Gaulle. Nicolas Sarkozy se souviendra longtemps de son tête à tête avec Vladimir Poutine le 7 juin 2007. Sans nul doute cet événement, associé à sa forte relation avec les États-Unis, n’a pas favorisé la proximité de nos deux pays. François Hollande, avec les émeutes à Kiev et l’annexion de la Crimée en 2014, fera preuve de son inimitié à l’égard de la Russie. 

Seul Emmanuel Macron adoptera des signes clairs de rapprochement avec la Russie, devenue alors incontournable dans le concert des nations. Il faut voir là, au-delà de sa volonté de conserver des très bonnes relations franco-américaines, le signe de sa culture personnelle comme de son gaullisme qui reste manifestement une référence politique.

Les racines du mal

Elle sont liées quasi-exclusivement à la domination politique des U.S.A sur la France, mais aussi à la faiblesse de l’Europe au plan international.

Les États-Unis conservent une hostilité permanente à l’égard de la Russie. Pays déclaré ennemi au temps de la guerre froide, il le reste d’autant plus que le Fédération de Russie a pris, depuis Poutine, la décision de s’engager au plan international, devenant ainsi un rival géopolitique, malgré un poids économiquement modeste. L’OTAN, malgré les velléités passées de Donald Trump, reste le porte-avion américain dans l’Europe au sens large.

C’est la guerre civile en Syrie qui a cristallisé le nouveau rôle de la Russie dans les relations internationales. La communauté internationale piétinait à résoudre une crise très grave dans la région du Moyen-Orient. Crise qui concentre en effet toutes les tensions locales ; les influences contraires de la Turquie, de l’Iran et d’Israël empêchaient toute solution pacifique et auraient conduit inéluctablement à la disparition de la Syrie, en tant qu’État, atomisée qu’elle est entre ses peuplements divers et zones mal contrôlées, elles-mêmes sous influence des pays voisins. 

La Russie y a opéré une intervention militaire très déterminée qui a mis fin aux atermoiements occidentaux, incapables d’agir si ce n’est en finançant ou armant des groupes essentiellement islamistes, sous couvert du sauvetage de la « démocratie syrienne ». Aujourd’hui, la solution de la question syrienne ne peut dépendre que de négociations internationales. L’Europe a fait la preuve qu’elle reste un nain politique, sans armée, et dont on peut même se demander si au fond, elle a une tête.

Il n’y a malheureusement rien d’étonnant à cette situation. Le Général De Gaulle avait très justement décrit l’Europe, « de l’Atlantique à l’Oural ». Car c’est le cœur de la question. L’Europe, si elle veut exister, ne peut pas se passer de la Russie, immense pays insubmersible, qui est le seul à pouvoir lui donner le contenu, l’espace et la puissance nécessaires à la constitution d’un bloc cohérent. L’Europe est en train de céder aux exigences américaines en ne soutenant plus sérieusement les projets de gazoducs russes.

L’Atlantisme a donc malheureusement de beaux jours devant lui et si l’OTAN n’a plus son influence passée, les U.S.A continuent ici et là, à peser lourd, comme dans la diffusion de son chasseur dernière génération. Le Lockheed-Martin F-35, vendu ou en passe d’obtenir des commandes de la Belgique, du Danemark, de la Grèce, l’Italie, de la Norvège, des Pays-Bas, de la Pologne, et du Royaume-Uni, est la démonstration de la puissance américaine.

Le fait que le F 35 soit absolument hors de prix et affecté de multiples défauts majeurs ne changent rien à l’affaire. Les États-Unis savent se vendre et y mettre le prix. Quant à l’Europe, elle reste incapable de comprendre l’intérêt d’un rapprochement avec la Russie. Elle préfère sommer Vladimir Poutine de libérer Andreï Navalny, tandis que le Royaume-Uni, fidèle allié des U.S.A, maintient en détention Julian Assange auquel on promet 175 ans de prison dans les geôles américaines.

Le rapprochement franco-russe serait la nécessaire conséquence de la volonté de l’Europe d’exister en tant que telle en se désarrimant de la tutelle américaine. Mais nous en encore sommes loin. 

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A propos de l'auteur Thierry Sautier

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