Zemmour : une campagne en panne ?

Si Eric Zemmour fait incontestablement la meilleure campagne pour le moment, les intentions de vote en sa faveur sont un encéphalogramme plat depuis des semaines. Un paradoxe qui a des explications.

 

Eric Zemmour est sans conteste le phénomène (et la réussite) politique de cette campagne présidentielle. Il est parvenu à saturer l’espace médiatique et symbolique depuis des mois, à imposer ses thèmes, ses diagnostics et ses mots à la classe politique et aux médias. Il déroule objectivement, depuis des semaines, la meilleure campagne, dominant sur les réseaux sociaux et alignant les meetings les mieux remplis et les plus fervents, tandis que ses discours sont les plus inspirés et intelligents, et que ses passages TV galvanisent ses troupes et sont à chaque fois des morceaux de bravoure. Bref, il ne peut vraiment pas faire mieux.

Et pourtant. Même si ses partisans essaient de story teller jour après jour la « vague », la « dynamique », les faits sont têtus. Depuis son point haut à 17 % en novembre et son point bas début janvier autour de 12 %, Eric Zemmour ne bouge guère, et ne retrouve pas son niveau initial. En tout état de cause, il reste loin de la qualification pour le second tour, ayant volé quelques cadres à Marine Le Pen mais aucun électeur. Pire, ses options politiques semblent inefficaces : ciblant Pécresse avec une grande véhémence depuis des semaines, il échoue à vraiment l’affaiblir (et quand celle-ci perd un demi-point, c’est plutôt au bénéfice d’Emmanuel Macron et sous les coups des ministres en campagne qui la ciblent également).

Autrement dit, la campagne d’Eric Zemmour est parfaite, elle gonfle à bloc les zemmouriens, mais n’imprime plus, depuis des semaines, dans aucune autre catégorie de l’électorat qu’il cible. A cela, plusieurs explications possibles.

La première, c’est qu’Eric Zemmour aurait raison. Le Grand remplacement a eu lieu, le visage de la population a changé. Donc l’électorat aussi. A l’appui de cette thèse, les chiffres officieux de la « sédimentation » migratoire en France sur les trente dernières années et, plus globalement, le visage des villes de la France périphérique. Auquel cas, les électeurs issus de l’immigration (au sens où les statistiques ne savent même pas les compter aujorud’hui en France), en couples avec un français d’origine africaine ou maghrébin, à une, deux ou trois génération près, n’ont aucune raison de suivre ses propositions. Ni ceux qui se sentent liés à un copain du foot, un camarade d’atelier, une amie de fac, issus de cette même immigration… Bref, les Grands remplaceurs ni ceux qui ont tissé avec eux des relations amicales, ne vont pas voter contre eux-même. Il faut être cohérent. Si l’on croit au Grand remplacement, une proposition électorale qui lui est hostile est vouée à l’échec par essence.

La deuxième, c’est l’hésitation tactique d’Eric Zemmour, face à l’enjeu de premier tour. On le sait, sa stratégie a été brisée par le coup d’arrêt de Novembre, trop bas pour régler définitivement le sort de Marine Le Pen et de Valérie Pécresse et pour installer le duel avec Emmanuel Macron. Du coup, comme l’a déploré Henri de Lesquen, Zemmour a renoncé à « taper » Macron, et a dirigé ses coups successivement sur Marine Le Pen et Valérie Pécresse. Sur Marine Le Pen, la stratégie de débauchage a été sans aucun effet électoral. Elle a de plus rapatrié un certain nombre de figures rapprochant objectivement Reconquête des mouvances d’extrême droite classique, à tel point que Zemmour a été forcé de sortir la « race card » (je suis juif, donc je ne peux pas être d’extrême droite) plus tôt que ce qu’il aurait vraisemblablement souhaité.

Face à cet échec, et sous l’impulsion de nouveaux venus comme Damien Rieu qui a supplanté Samuel Lafont, Reconquête s’est tourné vers Pécresse et a lancé des hostilités particulièrement agressives. Adoptant des tactiques issues des groupes extrémistes comme Génération Identitaire (lynchages collectifs, attaques ad hominem, accusations fallacieuses sur des bases quasi complotistes…), Zemmour a fini de rebuter les fameuses classes « bourgeoises » et CSP+ éduquées qu’il se targuait de pouvoir séduire contrairement à une Marine Le Pen empêtrée dans le « ghetto des pauvres et des chômeurs ». Une campagne de « racaille » avec des méthodes plus que limites, qui fragilise sa capacité d’attraction. Et alors même que la macronie n’a pas encore commencé à marteler ses attaques sur sa misogynie (encore mal connue et qui lui fera beaucoup de mal) ou son programme économique…

Enfin, ce que les zemmouriens dans leur bulle de perception hyper enthousiaste échouent à percevoir, c’est le niveau de rejet de leur candidat dans l’essentiel des catégories de français. On peut rattacher cela au point 1 (le Grand remplacement), à l’abêtissement médiatique des foules, ou à une hyper sensibilité ridicule au sujet racial, peut importe. Eric Zemmour est aujourd’hui perçu comme plus « menaçant », plus « raciste », plus « dangereux » que Marine Le Pen. Les élèves de nos cours de collège et de lycée parlent de lui comme on parlait de Jean-Marie Le Pen dans les années 80, et la pression familiale et amicale est forte sur ceux qui osent se réclamer de lui. Bref, la diabolisation a réussi à nouveau.

Dns les dernières semaines avant le scrutin, il y a donc fort à parier que les intentions de vote de défi vont fondre devant l’isoloir. Eric Zemmour restera ainsi le Bernie Sanders de la droite, l’auteur d’une campagne qui aura laissé des souvenirs inoubliables à ses fans, mais qui aura échoué à faire bouger les lignes.

On vous recommande

A propos de l'auteur Martine Dhistinger

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.