Guerre russo-ukrainienne : la passion plus que la raison

L’attaque russe contre l’Ukraine donne raison à ceux qu’on croyait atteints du syndrome de Cassandre en annonçant depuis de nombreux mois l’imminence d’une invasion. La plupart des commentateurs sérieux, notamment en France Renaud Girard, fin connaisseur de la question, n’envisageaient pas une attaque globale sur l’Ukraine. Même Libération n’y croyait pas… C’était d’ailleurs l’avis que l’auteur de ces lignes partageait dans ses précédents articles. Que s’est-il passé dans le cerveau de Vladimir Poutine pour choisir cette attaque alors même qu’un pourrissement de la situation au Donbass était l’option la plus efficace ? Les premières sanctions choisies par les occidentaux dans les suites de la reconnaissance russe des Républiques auto-proclamées, plutôt modestes par rapport à l’arsenal déjà mis en place, pouvaient convaincre Poutine qu’il pouvait compter sur les avantages à terme de ce pourrissement. Et pourtant l’autocrate de Moscou a choisi la solution la plus brutale, et probablement la pire. Ce conflit doit nous rappeler que la raison ne conduit pas nécessairement le comportement des hommes quand il s’agit de la guerre.

Les guerres dites « justes »

À l’origine, la notion de guerre juste est ancienne, et notamment chrétienne, et renvoie évidemment à la morale. Elle a été récupérée par ceux qui ont contribué à l’élaboration du droit international, lors de la création de la Société des Nations puis de l’Organisation des Nations Unies. Mais toutes les dispositions du droit international, comme les nombreux traités entre pays souverains et les organisations régionales, ainsi l’OTAN, n’ont jamais réussi à désamorcer les sources de conflit.

On peut cependant essayer de citer les conflits justes, et ce indépendamment des guerres purement défensives qui ne posent pas d’interrogation particulière. L’Ukraine est aujourd’hui dans cette situation, comme a pu l’être le Koweït à la suite de l’invasion irakienne. Personne ne viendrait prétendre que ces contre-offensives étaient fondées sur la morale. Ces pays envahis n’ont pas à argumenter sur la légitimité de leurs actions militaires qui sont justifiées par la préservation de leur existence même.

De même la constitution d’une coalition internationale pour abattre le régime hitlérien dans les années quarante était justifiée sans que personne aujourd’hui n’ait l’idée de la contester. Il fallait bien redonner leur liberté aux nations envahies par la Wehrmacht et l’armée japonaise.

Mais l’Histoire nous montre souvent que les guerres sont justifiées par des motifs non raisonnables, parfois fallacieux, et décidées avec une légèreté coupable. 

Des précédents instructifs

L’attaque de l’Iraq contre l’Iran, déclenchée par Saddam Hussein en septembre 1980, au prétexte de la récupération de quelques territoires limitrophes, cachait en réalité la volonté du dictateur irakien de faire de son pays la principale puissance régionale en neutralisant le régime des mollahs, soutien de la majorité chiite en Iraq. L’essentiel des pays occidentaux, la Russie soviétique et nombre de régimes arabes soutiendront l’Irak, pourtant agresseur. Ainsi la France assurera la maintenance des Mirage F1, livrera des missiles Exocet et toutes sortes de munitions. Ce sont donc des idées extrêmes, nécessairement passionnelles, qui ont présidé à la décision de Saddam Hussein. En définitive, entre 700 000 et 1,2 millions de morts pour rien, puisque que les deux parties reviendront aux accords d’Alger de 1975 conclus entre Saddam Hussein et le Shah d’Iran…

Et que dire des guerre franco-allemandes de 1870 et 1914 ? Et bien que les dirigeants de ces pays ont voulu résoudre par les armes des contentieux qui auraient pu là encore être résolus par la négociation. Mais les tensions internationales comme les antagonismes nationaux avaient atteint un niveau d’intensité tel que la raison n’avait plus sa place. 

On peut aller jusqu’à dire que la guerre américaine en Iraq, justifiée par l’existence d’un arsenal d’armes de destruction massive dont on sait qu’il n’existait pas, est un conflit proprement illégal. La coalition (U.S.A, Royaume-Uni et Australie) mènera une guerre destructive sans mandat de l’O.N.U, qui l’a refusée. C’est donc un hubris démesuré qui a motivé cette guerre. 

Le conflit russo-ukrainien

Il est emblématique du caractère passionnel de la plupart des guerres. Car au fond, on peut penser que la question des nationalités au Donbass pouvait raisonnablement être résolue par la négociation. Les accords de Minsk allaient dans ce sens. Certes les deux parties ont violé le cessez-le-feu, mais la disproportion des forces en présence est  manifeste, dès lors que les séparatistes défendaient leurs positions, sans chercher à gagner du terrain De sorte que le pilonnage ukrainien continu depuis huit ans (qui s’accentue depuis quelques jours), des zones rebelles a convaincu la Russie qu’aucune solution négociée n’était plus possible.

La diplomatie américaine, de son côté, n’a jamais désemparé pour augmenter à la fois  ses arsenaux militaires dans les pays membres de l’OTAN, avec une composante nucléaire. Cette évolution est contraire aux promesses américaines aux autorités russes lors de l’effondrement de l’U.R.S.S, selon lesquelles l’OTAN en resterait à sa taille d’alors. L’adhésion de 12 pays de l’Europe de l’est depuis lors a été considéré comme une provocation américaine, mais surtout un danger majeur par la Russie. On donne souvent comme exemple la crise des missiles à Cuba, ou encore l’hypothèse d’une installation de missiles stratégiques à immédiate proximité des U.S.A. Cette hypothèse est la réalité de la Russie d’aujourd’hui.

L’appui des États-Unis de la révolution de Maïdan a eu pour effet de chasser un président dont la seule faute a consisté à refuser de choisir son camp (accords avec la Russie ou le camp occidental), et d’engager l’Ukraine dans un processus de rapprochement avec les U.S.A et de l’Europe, dans une démarche clairement anti-russe. Ce n’est pas alors seulement dans le Donbass que des manifestations anti-Maïdan se sont développées. Ce fut le cas en Crimée, alors ukrainienne, et même à Kharkov, à 400 km de Kiev.

Très vite, le pouvoir de Kiev mettra en œuvre des moyens militaires importants contre les rebelles du Donbass, qui est en fait le cœur et la cause du conflit actuel. Les U.S.A ont lâché la bride à l’Ukraine qui depuis des années compte sur leur appui.  

Ukraine dont on oublie parfois qu’elle glorifie son bataillon Azov doté de 4 000 hommes, qualifié d’unité d’extrême-droite néo nazie par le site pourtant modéré Wikipédia…

Personne n’est dans la tête de Vladimir Poutine que certains qualifient de paranoïaque. Certes on ne comprend pas aisément comment l’attaque générale de l’Ukraine peut donner à la Russie des avantages supérieurs, comme la destruction des forces militaires, aux inconvénients qui sont pour le coup majeurs au plan économique. Mais l’option militaire massive choisie par l’autocrate doit nous servir à prendre la mesure de l’exaspération, de la rage, pour tout dire de l’élan passionnel qui l’a saisi et égaré, en  l’assurant que le peuple ukrainien lâcherait ses dirigeants, erreur majeure.

Et il est à craindre que les mesures de rétorsion extraordinaires prises par les occidentaux, des plus sévères aux plus exotiques comme le renvoi de Valery Gergiev du philharmonique de Munich, ne contribuent qu’à majorer la colère de Poutine, colère qu’Aristote considérait comme une passion. 

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A propos de l'auteur Thierry Sautier

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